Le glas sonne pour les calèches au Québec

Les claquements de sabots sur les pavés seront bientôt chose du passé dans la Vieille Capitale : il n’y reste plus qu’une seule calèche.

Johnny Bissonnette est le tout dernier cocher de Québec. Il tirera sa révérence cette année après 41 ans passés à guider des chevaux pour le bonheur des touristes.

L’homme est discret. Sous son chapeau et derrière ses lunettes fumées, il discute aisément, mais ne veux pas attirer l’attention. C’est que les activistes anti-calèche ne se gênent pas pour lui dire leur façon de penser. « Tous les jours, il y a une ou deux personnes qui me disent qu’ils veulent éliminer ça, mais il y en a mille qui veulent garder ça », dit-il.

Les tours de ville en autobus et l’irresponsabilité de plusieurs ont signé la fin de l’histoire des calèches touristiques, selon lui. Les agonies de chevaux en pleine rue, parfois dans des conditions terribles, ont aussi terriblement entaché la réputation du métier. C’est d’ailleurs à cause d’événements du genre que la métropole interdit les calèches dans le Vieux-Montréal depuis le 1er janvier 2020. Et bien que la Ville de Québec ne l’ait pas imitée, elle n’a pas non plus aidé le milieu : la municipalité a exproprié l’automne dernier une grande écurie de la basse-ville.

La faute de cette disparition revient beaucoup aux cochers eux-mêmes, concède Johnny Bissonnette. L’industrie s’est « autodétruite », dit le vétéran, en laissant des cochers débutants tenir les rênes de chevaux qui l’étaient tout autant.

Au fil des ans, beaucoup de ses collègues ont d’ailleurs été de jeunes étudiants, la durée moyenne d’une carrière de cocher étant de trois ou quatres ans ces derniers temps, dit le cocher.

« Si tu t’en vas avec des cochers qui sont incompétents, des chevaux qui sont trop nerveux, qui sont mal partis, et que tu as des accidents, ils vont être traumatisés par l’accident. Et après ça, on va associer la pratique de la calèche aux accidents », déplore-t-il.

Les vrais cochers sont des « fermiers gentlemen », qui sont aussi passionnés par les chevaux que par l’histoire et les contes, affirme Johnny Bissonnette. Il s’enorgueillit d’ailleurs de savoir au premier regard quel chapeau il devra porter pour ses clients quand vient le temps de parcourir les rues de la capitale.

La disparition des calèches tire un trait sur tout un pan du passé équestre de Québec, bien que l’arrivée des voitures au début du siècle dernier les ait vite reléguées à la nostalgie. « Au début, les cochers, c’était des [gens] sous-payés, souvent en dessous de la table », raconte Johnny Bissonnette. Il se remémore les années 1960, alors qu’on comptait près de 100 cochers à Québec : « Au fil des années, ça s’est toujours amélioré, tant les conditions de travail que la façon de traiter les animaux. »

Des reliques de ce temps subsistent encore aux abords de quelques rues de la ville : de hautes fontaines d’eau courante pour abreuver les chevaux. Lors d’une balade de 30 minutes, le cheval de Johnny Bissonnette s’arrêtera trois fois devant cet antique mobilier urbain pour étancher sa soif.

La renaissance des tours de calèche dans la Vieille Capitale passera par un promoteur « visionnaire » et, surtout, par une écurie en haute-ville, près des lieux touristiques comme les plaines d’Abraham, rêve l’homme de 67 ans.

« Ça prendrait quelqu’un qui aurait beaucoup d’argent, qui mettrait vraiment le temps et qui aurait une direction. Peut-être une coopérative ou une entreprise privée. Quelqu’un qui prend des décisions qui sont rationnelles, qui met le bon nombre de calèches dans les rues, qui investit de l’argent pour une direction marketing, pour entretenir l’écurie et tout le tralala. »

Cocher de campagne

Quelques autres voitures hippomobiles subsistent ailleurs au Québec. Un cocher transporte notamment les touristes à Percé, en Gaspésie, quelques semaines par année. Mais la plupart des cochers québécois qui restent promènent plutôt les intéressés dans des circuits à la campagne ou en forêt.

Le centre de villégiature Le Baluchon, en Mauricie, fait partie de ces irréductibles offrant encore des tours de calèche. « Ce n’est pas un métier très lucratif, c’est un métier de passionné », assure le cocher de l’endroit, Pascal Matteau. Même s’il « ne valorise pas » l’industrie des chevaux en ville, il est d’avis que la mauvaise réputation des cochers n’est pas méritée. Les morts d’animaux sont spectaculaires et peuvent être mal interprétées par des néophytes. « Ce n’est pas vrai que c’est de la maltraitance. C’est juste mal compris, mal jugé par des clients qui ne connaissent pas ça. »

S’ils sont bien traités, ont accès à de l’espace et des soins, ont un cocher vaillant et bougent continuellement, les chevaux vivent très bien. « Ils veulent travailler : ils ont besoin de ça. Quand c’est bien fait, les chevaux adorent ça [tirer une carriole] », assure celui qui en possède des dizaines. « C’est comme promener un chien en laisse. Avant d’aller dehors, il est sur le bord de la porte et veut sortir. »

Pascal Matteau craint que la disparition du métier de cocher au Québec ne précède celle des chevaux de trait, des races habituées à tirer de lourdes charges. « Il n’y a plus personne qui en élève, parce qu’il n’y a plus de débouchés. Dans tout le tourisme équestre, il n’y a plus de place pour en faire. Personne n’en veut, parce que ça mange le double d’un petit cheval : il pèse 2000 livres au lieu de 1000. Ça coûte plus cher à entretenir. Et puis côté loisirs, ce n’est pas un cheval qui est agréable à monter en selle. »

À son avis, le métier de cocher survivra s’il arrive à prendre à cœur le bien-être des chevaux. « Ça prend plus de places qui respectent les animaux. »

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