À ​Côte-des-Neiges, des dizaines de locataires craignent une éviction

Danessa Rulloda loue un logement rue Bourret depuis trois ans. La jeune mère de famille se dit menacée de subir une éviction, étant convoquée devant le TAL pour non-paiement de loyer.
Photo: Zacharie Goudreault Le Devoir Danessa Rulloda loue un logement rue Bourret depuis trois ans. La jeune mère de famille se dit menacée de subir une éviction, étant convoquée devant le TAL pour non-paiement de loyer.

Des dizaines de locataires de Côte-des-Neiges qui craignent d’être évincés pour des motifs qu’ils jugent fallacieux entendent défendre leur cause devant le Tribunal administratif du logement, avec l’appui d’organismes et d’élus municipaux. Le propriétaire – une grande entreprise immobilière – assure agir dans les règles de l’art.

Plusieurs de ces habitants du quartier, qui appréhendent d’être forcés de quitter leur logement, se sont réunis samedi avant-midi devant un des immeubles locatifs de la rue Bourret que possède l’entreprise Cogir Immobilier pour manifester leur désarroi et leur inquiétude face à cette situation. Selon des organismes communautaires du secteur, une cinquantaine de locataires auraient reçu dans les derniers mois des avis pour non-paiement de loyer. Certains d’entre eux ont défendu leur cause devant le Tribunal administratif du logement (TAL) en juillet, tandis que d’autres le feront en septembre.

« Les locataires ont l’impression que Cogir veut les chasser », laisse tomber le conseiller indépendant du district de Snowdon, Marvin Rotrand.

Des locataires inquiets

Le non-paiement du loyer est une des causes les plus fréquentes évoquées par des propriétaires québécois pour tenter d’obtenir de la part des avis d’éviction de la part du TAL. Or, plusieurs locataires qui ont pris part à la conférence de presse de samedi ont nié avoir fait défaut de payer leur loyer.

C’est notamment le cas de Danessa Rulloda, une jeune mère de famille qui demeure depuis trois ans dans un appartement de type trois et demie situé dans un immeuble de Cogir Immobilier. Celle-ci a raconté samedi qu’à son arrivée dans cet appartement de la rue Bourret, elle payait son loyer en argent comptant, avant que son propriétaire lui demande d’opter pour des virements bancaires. La dame, originaire des Philippines, a ensuite reçu une convocation devant le TAL en janvier dernier pour non-paiement de loyer parce qu’elle n’avait pas été en mesure de fournir au propriétaire de son logement des preuves de paiement de loyer « pour différents mois de différentes années ». Son audience, qui pourrait mener à terme à son éviction, aura lieu le 11 septembre.

« C’est très stressant. On a vécu ici trois ans sans problème. On se sent intimidés par la situation, a confié Mme Rullado au Devoir, en marge de cet événement. J’ai une famille, un enfant dont je dois m’occuper, mais je ne peux pas me dédier complètement à ça parce que j’ai toujours la peur que dans les prochains jours, je n’aie plus d’endroit où rester. »

Rosa Bahamonde, une locataire septuagénaire qui demeure depuis une trentaine d’années dans le même logement, raconte pour sa part qu’elle a continué dans les derniers mois de payer le même loyer qu’elle déboursait l’an dernier, puisqu’elle se dit victime d’une hausse de loyer abusive, au moment où son appartement souffre de problèmes de moisissure et d’isolation. Elle a ainsi reçu récemment des avis de non-paiement de loyer de la part de Cogir Immobilier. Sa cause sera entendue devant le TAL le 15 septembre.

 
Photo: Zacharie Goudreault Le Devoir Rosa Bahamonde, une septuagénaire menacée d'éviction, reçoit le soutien de sa fille Hilda Kihara à l'approche de son audience devant le Tribunal administratif du logement.

« On se retrouve dans une situation où, en pleine quatrième vague de COVID-19, des locataires sont menacés de perdre le logement dans lequel ils demeurent parfois depuis une génération ou deux pour des raisons qui sont questionnables », estime ainsi M. Rotrand.

Cogir Immobilier avait d’ailleurs soulevé des critiques de la part d’organismes communautaires et d’élus municipaux en mai dernier après que le promoteur eut envoyé aux locataires de plusieurs de ses bâtiments de la rue Bourret des avis leur proposant une compensation financière de plusieurs milliers de dollars pour rester dans leur logement ou pour aller dans un logement rénové plus dispendieux, sans toutefois leur indiquer qu’ils étaient aussi en droit de rester dans leur logement actuel. L’entreprise a ensuite corrigé le tir, qualifiant cette situation d’erreur de communication.

« Je ne peux pas voir d’autres conclusions que celle qu’on essaie d’évincer des locataires qui paient un loyer abordable », lance l’intervenante à Projet Genèse Margaret van Nooten au sujet des façons de faire de cette entreprise. L’organisme entend d’ailleurs offrir son soutien aux locataires dans leurs démarches devant le TAL. D’autres groupes communautaires représentant la communauté jamaïcaine et philippine ont aussi assuré leur soutien aux locataires, samedi.

« On veut les garder »

Jointe par Le Devoir, la directrice des communications de Cogir Immobilier, Brigitte Pouliot, assure que l’entreprise ne tente pas d’évincer ses locataires pour rénover des logements et loués ceux-ci à un loyer plus élevé, comme l’appréhendent plusieurs locataires et groupes communautaires.

« D’abord, ce n’est pas dans nos principes. Deuxièmement, actuellement, on a beaucoup de [logements] vacants dans cet immeuble-là, donc on n’a aucun intérêt à ce que des locataires partent. On a plus intérêt à les garder que l’inverse », affirme Mme Pouliot. Cette dernière confirme toutefois que 10 ménages locataires qui demeurent dans un immeuble de la rue Bourret ont été forcés de défendre leur cause devant la TAL en juillet pour des cas de non-paiement de loyer et que 13 audiences sont prévues en septembre. « Ce sont tous pour des loyers impayés », que ce soit partiellement ou complètement, indique la porte-parole.

« C’est sûr qu’on exerce notre droit de faire payer les loyers. Donc si un locataire ne paie pas son loyer au premier [du mois], il va recevoir des avis à travers le mois et éventuellement, s’il ne nous paie pas, on va l’amener devant le Tribunal administratif du logement. Mais il n’y a pas d’évictions comme telles qui se font pour des fins de rénovations », insiste Mme Pouliot. Cette dernière assure que des rénovations sont effectuées dans des logements seulement une fois que ceux-ci sont partis de leur plein gré.

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