Quand l’afflux de touristes pandémiques sème la bisbille en Ontario

Quatre mois après l’introduction d’une politique visant à gérer la horde touristique qui a afflué dans le comté du Prince Edward, deux des destinations les plus connues de la région ont décidé de claquer la porte en attendant plus de souplesse.
Photo: Wikimedia Commons Quatre mois après l’introduction d’une politique visant à gérer la horde touristique qui a afflué dans le comté du Prince Edward, deux des destinations les plus connues de la région ont décidé de claquer la porte en attendant plus de souplesse.

La situation est tendue entre des résidents et l’industrie touristique dans le comté de Prince Edward, une région pittoresque du sud de l’Ontario visitée par des milliers de Québécois chaque été. Quatre mois après l’introduction d’une politique visant à gérer la horde touristique qui y a afflué en raison de la pandémie, deux des destinations les plus connues du comté ont décidé de claquer la porte en attendant plus de souplesse.

Le Inn at Lake on the Mountain et le Miller House, deux restaurants bien en vue dans la région, ont annoncé qu’ils mettaient fin à leurs activités temporairement, citant des amendes de stationnement salées imposées aux visiteurs en vertu de la politique.

« La date de fermeture n’a pas été décidée. Ce ne sera pas permanent, mais plutôt jusqu’à l’élection d’un conseil municipal qui apprécie et respecte assez les petites entreprises et le tourisme pour annuler ce règlement », a expliqué au Devoir Danielle Chrétien, copropriétaire des établissements. La prochaine élection municipale aura lieu en octobre 2022.

En raison de l’emplacement des restaurants et du manque d’espaces de stationnement, un nombre important de visiteurs se garent en bordure de la route 7 qui sépare le Inn at Lake on the Mountain du Miller House. Cette manœuvre est devenue illégale en février. Depuis le mois de mai, touristes et gens du coin risquent une amende de 400 $ s’ils décident tout de même de s’arrêter à cet endroit. De 30 à 40 personnes ont déjà été pénalisées, selon Danielle Chrétien.

« C’est regrettable que les propriétaires [des restaurants] aient décidé de prendre cette décision radicale », déclare le maire du comté, Steve Ferguson. Les employés de la municipalité, dit-il, sont prêts à rencontrer la famille Chrétien pour répondre à ses inquiétudes quant au stationnement.

L’amende n’est qu’une des nombreuses mesures prises par le conseil municipal en mai pour atténuer l’impact du tourisme dans le comté, après un été 2020 mouvementé. Limités dans leurs options de voyages en raison de la fermeture des frontières, plus de 800 000 Canadiens se sont rendus dans la région.

En plus des amendes, le comté a aussi instauré des frais de 10 $ pour la plage de Wellington la fin de semaine et de nouveaux frais pour la mise à l’eau d’un bateau. Des cartes indiquant où se trouvent les toilettes publiques ont aussi été ajoutées.

Une population divisée

« La priorité de notre gouvernement est de tout faire pour appuyer les entreprises locales alors qu’elles accueillent de nouveaux clients. Mais en même temps, il est important de travailler ensemble au sein de la municipalité pour gérer l’impact du tourisme, afin que la communauté demeure accueillante », affirme le député progressiste-conservateur Todd Smith, qui représente le comté à Queen’s Park.

L’équilibre entre les bénéfices du tourisme et les besoins des résidents est souvent difficile à maintenir. « La question au cœur de la communauté, c’est comment on gère le tourisme d’une façon réaliste », admet Eric Portelance, copropriétaire de la microbrasserie Slake Brewing, à Picton, à quelques kilomètres des deux restaurants.

D’une part, il y a des résidents qui ne veulent pas de touristes, une position qui n’est pas réaliste. Mais, à l’autre extrême, il y a des gens qui veulent faire n’importe quoi [...]

 

En 2020, près de 7000 résidents du comté ont signé une pétition demandant au conseil municipal de limiter le nombre de touristes à Picton. Des messages méprisants à l’endroit des touristes ont été rédigés. « Les locaux méritent d’avoir accès à leurs cours, à leurs routes et à leurs parcs », notait un résident, un commentaire repris maintes fois, sous différentes formules.

Le plan de gestion des touristes de la municipalité était donc justifié, selon plusieurs, même chez ceux qui profitent du tourisme, comme Eric Portelance. « D’une part, il y a des résidents qui ne veulent pas de touristes, une position qui n’est pas réaliste. Mais, à l’autre extrême, il y a des gens qui veulent faire n’importe quoi, donc c’est difficile pour le comté de prendre une décision », dit-il.

La décision d’imposer des restrictions près du Inn at Lake on the Mountain et au parc provincial Sandbanks, deux endroits populaires dans la région, laisse toutefois certaines personnes perplexes. « Si la création du règlement de stationnement est en réaction à l’été 2020, je répondrai que les gens se stationnent en bordure de la route 7 depuis 20 ans. Je ne sais pas quoi penser », laisse tomber Steve Purtelle, propriétaire de l’Acoustic Grill, dans la rue principale de Picton.

Les amendes sont « stupides », dit George Molyneux, qui habite le village de Cressy, à dix minutes de route des restaurants. La circulation, dit-il, est pire depuis l’interdiction de stationner et l’introduction des amendes de 400 $.

« La nouvelle normalité »

« Jusqu’à maintenant, le plan semble atteindre les objectifs que nous nous étions fixés, c’est-à-dire de gérer les secteurs avec un grand volume de touristes, comme les plages, et d’offrir de meilleurs services aux visiteurs », dit le maire, Steve Ferguson. Une révision complète du plan sera toutefois réalisée au terme de la saison touristique pour déterminer si des changements sont nécessaires.

À la mi-juillet, des membres de la communauté ont demandé au conseil municipal de reconsidérer le règlement qui impose des amendes de 400 $ aux automobilistes qui se garent sur la route 7 près des restaurants. « En tant que conseil, vous êtes près de non seulement fermer deux restaurants et d’éliminer 40 emplois, mais aussi de détruire une destination unique dans le comté », a déclaré Ryan Kreutzwiser, l’un des copropriétaires des restaurants, lors de la rencontre du conseil.

Les deux tiers des conseillers municipaux devaient donner leur accord pour que le conseil revoie le règlement. 6 des 14 conseillers ont finalement voté pour le statu quo.

« Il y a beaucoup de changements dans le comté et ça se passe de plus en plus rapidement », constate Eric Portelance. « Le tourisme qu’on voit cette année, c’est la nouvelle normalité », pense le Montréalais d’origine.

La communauté devra s’ajuster, tout comme le conseil municipal. En juillet, un rapport de la firme torontoise Bannikin commandé par le comté révélait que les membres du conseil ont une compréhension limitée du rôle du tourisme dans l’économie, et ce, même si un emploi sur trois dans le comté dépend de cette industrie.


Ce reportage bénéficie du soutien de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.
 


Une version précédente de ce texte indiquant que le nom du député à Queen’s Park est Todd Davis a été corrigée.

À voir en vidéo