Baie-Saint-Paul et ses deux générations

Le tourisme est l’une des activités économiques importantes de Baie-Saint-Paul, notamment avec le Festif qui se déroule en été et qui attire nombre de touristes. Mais la ville a maintenant comme défi d’attirer plus de résidents, un défi qui pourrait se buter au manque de logements.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le tourisme est l’une des activités économiques importantes de Baie-Saint-Paul, notamment avec le Festif qui se déroule en été et qui attire nombre de touristes. Mais la ville a maintenant comme défi d’attirer plus de résidents, un défi qui pourrait se buter au manque de logements.

À quelques mois des élections municipales, de nouvelles candidatures et des luttes politiques inédites font leur apparition un peu partout au Québec. Le Devoir poursuit sa série d’articles sur celles qui méritent d’être surveillées.

Après pas moins de neuf mandats à la tête de Baie-Saint-Paul, le maire Jean Fortin cède la place à un apparent affrontement entre deux générations. Or, la réalité est plus grisonnante.

Michaël Pilote, 27 ans, est l’un des plus jeunes conseillers municipaux à avoir été élu au Québec en 2017. Cet infirmier clinicien de l’hôpital de Baie-Saint-Paul siège d’ailleurs au comité jeunesse de la Fédération québécoise des municipalités (FQM)

Le second candidat, Luc A. Goudreau, est un ancien cadre de la Kruger fort de deux mandats comme conseiller municipal. Aujourd’hui à la retraite du secteur privé, il a fait ses premières armes en politique aux côtés du maire Lucien Paiement à Laval, au début des années 1980.

« Michaël Pilote représente la relève à un monde politique assez âgé dans l’ensemble de Charlevoix », écrivait le média Web Mon Charlevoix à son propos dans un portrait l’an dernier.

Il faut dire que cette course à la mairie est à l’image de ce qui se passe dans les districts. À l’exception de M. Pilote, tous les élus sont des retraités et cette année, trois d’entre eux font face, pour la première fois, à de jeunes candidats dans la vingtaine et la trentaine.

Tout le monde est en droit de s’attendre à un wow, à quelque chose qui va définir les prochaines années

 

En même temps, Michaël Pilote compte parmi ses alliés deux élus du conseil municipal, dont le vétéran Gaston Duchesne. De plus, ses positions et celles de M. Goudreau se ressemblent beaucoup. Les deux se présentent comme des rassembleurs au service de toutes les générations. Dans ce contexte, l’âge pourrait s’imposer comme la façon la plus aisée de les distinguer, à défaut d’autre chose.

Il faut dire que la MRC où se trouve Baie-Saint-Paul a une population vieillissante. Près du tiers de ses habitants ont plus de 65 ans et l’âge médian (53 ans) y est près de dix ans plus élevé que dans le reste de la région de la Capitale-Nationale.

Avec des évènements comme le Festif, l’image de la ville de quelque 7000 habitants a toutefois beaucoup rajeuni. Même chez les aînés peu férus de musique émergente, le scepticisme du départ — en raison du bruit, de la faisabilité — semble presque disparu.

Il n’y a pas vraiment de conflits entre générations, croit la vice-présidente de l’Association des gens d’affaires de Baie-Saint-Paul, Sophie Brisson. « Il y a une belle cohabitation. Justement, pendant le Festif, on voyait que beaucoup de bénévoles sont des gens plus âgés qui prennent plaisir à le faire. On remarque aussi que, de plus en plus, les gens à la retraite reviennent sur le marché du travail à temps partiel. »

Ainsi, la terre d’adoption de René Richard longtemps connue pour ses peintres se démarque désormais autant pour ses concerts dans les champs au petit matin.

Cette année, le producteur laitier local Nicol Simard a accueilli un spectacle du Festif sur l’une de ses terres. « Ils sont venus dans un de nos champs pour faire une salle. Ils pensent à ces choses-là, puis les gens aiment ça et ça amène beaucoup de gens dans la région. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Héberger la main-d’œuvre

Si Baie-Saint-Paul a fait la preuve qu’elle pouvait attirer les jeunes touristes, il lui faut maintenant attirer de nouveaux résidents, plaide tout un chacun. L’affaire est moins aisée qu’elle n’y paraît, mais l’histoire de Pierre-Laurent Salin de l’Étoile montre que c’est possible. Âgé de 37 ans, cet entrepreneur d’origine montréalaise s’est établi à Baie-Saint-Paul l’an dernier, après plusieurs années passées à Nice en France. Le déclic s’est produit lors d’un passage au Festif à l’été 2019, raconte-t-il. L’ambiance l’a séduit et l’a laissé avec l’impression que « tout était possible à Baie-Saint-Paul », se rappelle-t-il. « À chaque fois que je rencontrais quelqu’un de la ville ou un chef d’entreprise, les gens étaient très accessibles et intéressés. C’était très humain, très horizontal. »

Aujourd’hui coordonnateur de l’Association des gens d’affaires, il relate avoir été chanceux d’avoir trouvé à se loger à l’époque. Car, comme Percé ou les Îles-de-la-Madeleine, Baie-Saint-Paul manque de logements pour héberger ses travailleurs et les nouveaux résidents qu’elle cherche tant à attirer.

Cet été, l’Association a surmonté le problème en créant un programme clés en main offrant aux travailleurs du tourisme un séjour incluant une chambre à Maison Mère. Avec ses anciens dortoirs, l’ancien couvent des Petites Franciscaines de Marie racheté par la ville en 2017 est situé en plein centre-ville.

Les investissements dans ce projet ont valu au maire Fortin bien des critiques pendant le dernier mandat — notamment du conseiller Pilote. Mais la réussite du programme des gens d’affaires et la décision du gouvernement d’y implanter un Espace bleu à coups de millions de dollars semblent avoir confondu la plupart des sceptiques.

La fin de « l’ère Fortin »

Comme d’autres, Pierre-Laurent Salin de l’Étoile espère que le nouveau maire permettra à la ville de poursuivre sur sa lancée. Il y a quelques années, l’ambiance était plutôt morose dans la région, où le projet du Massif à Petite-Rivière-Saint-François était perçu comme une véritable bouée de sauvetage. Or, de plus en plus de voix s’élèvent désormais pour dire que l’économie de Baie-Saint-Paul doit plutôt se diversifier et moins dépendre du tourisme.

Qu’en disent les candidats ? Pour l’instant, on sait peu de choses sur leurs idées, déplore Dave Kidd, animateur de radio bien connu de la région et résident de Baie-Saint-Paul.

« À cinq mois des élections, on ne sait toujours pas quelle vision défendent l’un et l’autre », dit-il. « Tout le monde est en droit de s’attendre à un wow, à quelque chose qui va définir les prochaines années. »

Pourquoi ? Parce que le départ du maire marque la fin d’une époque, insiste-t-il. Élu pour la première fois dans l’ancienne paroisse de Baie-Saint-Paul, Jean Fortin part après pas moins de neuf mandats. Figure consensuelle, il laisse notamment comme legs le remplacement de l’hôpital, qui était situé dans une zone sismique, et l’enfouissement des fils sur la rue Saint-Jean-Baptiste, l’artère commerciale où convergent les touristes.

« Jean [Fortin] c’est un super de bon gars, mais c’est fini, l’ère Fortin. Il y a un nouveau cycle qui commence à Baie-Saint-Paul. » Alors que des rumeurs circulent sur son entrée en scène comme troisième candidat, M. Kidd précise toutefois que « c’est bien flatteur mais non merci ».

Il y a quand même fort à faire, dit-il. Pendant l’été, la congestion est telle au centre-ville qu’une simple course à l’épicerie devient « un calvaire ». « Je vais m’acheter une pinte de lait au IGA ; j’arrive chez nous, c’est de la crème sure. […] Il faut absolument qu’il se passe quelque chose par là. »

Autre dossier à surveiller : le nouveau pôle commercial dans le secteur du golf et les développements immobiliers vers la municipalité voisine de Saint-Urbain, dit-il. À son échelle, Baie-Saint-Paul vit une sorte « d’étalement urbain » vers la périphérie, note M. Kidd.

Ces derniers mois, les terrains dans la région se sont vendus à une vitesse record. Reste à savoir maintenant si les acheteurs sont des vacanciers ou des résidents.

« Il faut conserver tout ce qu’on a de vert autour du centre-ville », estime quant à lui Nicol Simard. « J’espère qu’ils ne vont pas remplir les montagnes de toits qui vont briser le petit cachet qu’on a », dit ce natif de la ville qui possède la dernière ferme laitière de la vallée. « Il y a eu beaucoup de développement immobilier ces dernières années, et j’espère que les parties qui n’ont pas été touchées, on va les garder. »



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