Les leçons pandémiques de Montréal-Nord

Plusieurs organismes, ayant pignon sur rue à Montreal-Nord, se sont concertés pour envoyer sur le terrain des équipes d'intervenants et de bénévoles afin de sensibiliser la population aux mesures à prendre.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Plusieurs organismes, ayant pignon sur rue à Montreal-Nord, se sont concertés pour envoyer sur le terrain des équipes d'intervenants et de bénévoles afin de sensibiliser la population aux mesures à prendre.

Montréal-Nord, un quartier en zone rouge dès avril 2020. Puis l’épicentre de la pandémie en dehors des CHSLD. Et encore aujourd’hui, l’arrondissement le moins vacciné de la métropole. Bref, un endroit dont on parle trop souvent pour les mauvaises raisons, alors que deux expertes invitent à regarder plus loin que ces statistiques.

La chercheuse Isabelle Ruelland et Céline Coulombe, du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, ont vu tout autre chose dans le quartier durant la pandémie : plutôt un endroit d’où ont spontanément émergé de nouvelles approches en santé de proximité. Des leçons qui ont déjà inspiré d’autres quartiers et pourraient dorénavant faire partie de la boîte à outils de la santé publique.

« Ce que je voudrais qu’on retienne de Montréal-Nord durant la pandémie, c’est l’incroyable intelligence citoyenne qui s’y est déployée », dit d’emblée Mme Ruelland, du Centre de recherche et de partage des savoirs Interactions. « Et sa résilience », renchérit Mme Coulombe.

Dès que les premiers cas se sont déclarés dans l’arrondissement en mars 2020, des citoyens se sont mobilisés pour distribuer des masques, de l’information et même des repas. Des brigades spontanées.

Quand tu dois choisir entre aller à l’épicerie, prendre soin des enfants quand il y a peu de garderies ou peu de transports publics, ton intention de recevoir ton vaccin descend parfois dans ta liste de choses à faire

Le fort réseau communautaire du quartier, des organisations comme Hoodstock ou Parole d’excluEs à la table de quartier se sont alliés dans des cellules de crise locales. « Il y a eu une prise de conscience des citoyens de Montréal-Nord devant la lenteur de la réponse institutionnelle et même communautaire, et ils ont décidé de faire une différence », analyse Mme Ruelland, également professeure associée à l’École de travail social de l’UQAM.

Avec le recul, on peut maintenant confirmer que les inquiétudes se sont révélées vraies : l’arrondissement présente le plus haut taux de cas de COVID-19 depuis le début de la pandémie parmi tous ceux de Montréal. Il figure aussi tristement en deuxième place du taux de mortalité lié au coronavirus sur l’île de Montréal.

Il y a ensuite eu une certaine systématisation de la part de fondations philanthropiques, puis à travers le CIUSSS. « Cette innovation de citoyens-relais s’est révélée particulièrement probante et inspirante à Montréal-Nord », insiste la chercheuse.

Ces citoyens ont été formés, ils ont enfilé un dossard de travailleur de quartier, mais « ce qu’ils font c’est encore de lancer une conversation, de donner des réponses simples et accessibles », souligne quant à elle Céline Coulombe, qui coordonnait jusqu’à tout récemment la sensibilisation contre la COVID pour le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal.

Elle est maintenant devenue cheffe d’administration de programmes aux services de première ligne pour la jeunesse et en périnatalité. Son intérêt pour ces pratiques n’est donc pas tout à fait un hasard, car elle souhaite s’en inspirer pour faire face à d’autres enjeux, comme la détresse psychologique ou même la violence.

« On en est maintenant à documenter les particularités de ces pratiques citoyennes et on souhaite vraiment une reconnaissance de ces leviers d’intelligence citoyenne », poursuit sa collègue. « Cette reconnaissance doit passer par le savoir, mais aussi par le financement aux organismes communautaires », insiste-t-elle.

 

Faire évoluer la conversation

La proximité, l’environnement informel, la vulgarisation presque instinctive, la diversité des langues parlées, l’aspect oral des communications : les chercheuses ne tarissent pas d’éloges pour cette approche. Ce type de brigade citoyenne a d’abord eu comme mission première durant la première vague d’insister sur les précautions d’usage telles que la distanciation physique, le port du masque et le lavage des mains.

Les consignes sanitaires, qui ont parfois semblé répétées ad nauseam, ne circulent pas nécessairement de la même façon dans toutes les communautés. « Il ne faut pas être ethnocentrique, il faut se décentrer et se mettre dans la peau des gens », continue Mme Coulombe.

Si les informations ont parfois manqué dans les communautés de l’arrondissement, c’est qu’elles utilisent « d’autres canaux ». « Ces personnes vont se référer à leurs voisins, à leur communauté, parfois à des référents dans leur pays d’origine », constate Mme Ruelland. Près de la moitié de la population de cet arrondissement est une minorité visible et plus du tiers est en effet immigrante, selon Statistique Canada.

L’approche des brigades a aujourd’hui été adoptée par plusieurs autres CIUSSS pour parler de vaccination et prendre le pouls de l’hésitation. « Pour nous, il y a un aspect de bienveillance dans le type de conversation que les citoyens déclenchent. On pense à prendre soin, pas seulement à convaincre », expose Céline Coulombe.

Si les résidents du quartier sont moins vaccinés, avance-t-elle, ce n’est pas non plus parce qu’ils sont nécessairement beaucoup plus réticents que la moyenne du reste des Canadiens. À travers ces conversations sur la vaccination, le CIUSSS de Montréal-Nord a en effet mené un sondage entre avril et juillet 2021 qui montre que 7 % des 1151 répondants n’avaient pas l’intention de se faire vacciner.

Parmi les raisons invoquées à Montréal-Nord, l’opinion défavorable du vaccin lui-même prévalait également, ainsi qu’un certain manque d’information.

Pointer un groupe — souvent les immigrants — comme plus « réfractaire » qu’un autre est contre-productif, croient les deux expertes. « C’est une lecture qui évacue la complexité de la pauvreté et d’autres caractéristiques de profils fragilisés », dit Mme Coulombe. Pour elle, le taux de vaccination est un « symptôme des inégalités en santé », pas une cause. « C’est comme le nez qui coule quand tu as le rhume. »

La couverture vaccinale de l’arrondissement continue aujourd’hui à traîner un peu la patte avec 69,5 % des personnes de 12 ans et plus qui ont reçu une première dose de vaccin. En comparaison, c’est plutôt 73 % de la population de plus de 12 ans à l’échelle de Montréal et 82 % dans tout le Québec qui ont reçu une première dose. Il faut dire que l’arrondissement a été en rattrapage.

« Quand tu dois choisir entre aller à l’épicerie, prendre soin des enfants quand il y a peu de garderies ou peu de transports publics, ton intention de recevoir ton vaccin descend parfois dans ta liste de choses à faire », illustre Isabelle Ruelland.

Il peut y avoir en outre une plus grande fracture numérique, une méfiance envers les institutions, un niveau de littératie moins élevé et d’autres facteurs, énumèrent au fil de l’entrevue les deux femmes.

De la même manière, le fait que les populations immigrantes ont été davantage touchées par la pandémie n’a pas été le résultat d’une simple « disposition d’esprit », souligne Mme Coulombe. Les immigrants étaient plus susceptibles de mourir de la COVID-19 que les non-immigrants durant la première vague, tel que récemment confirmé par Statistique Canada.

Ils étaient — et sont toujours — surreprésentés dans les emplois où le risque d’exposition à la COVID-19 est plus élevé et pour lesquels le salaire est faible, en plus de vivre plus souvent dans un logement surpeuplé ou multigénérationnel.

Il faut aussi voir que la vaccination progresse, même en rattrapage. La couverture vaccinale était de seulement 30 % au début mai, 44 % au début juin, contre presque 60 % à la mi-juillet, et maintenant tout près de 70 %. L’intention de se faire vacciner, de considérer cette option comme « désirable », se voit de plus en plus dans les sondages réalisés sur le terrain, note finalement Mme Coulombe. « Je suis optimiste pour la suite. »

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