Retour aux sources en pays atikamekw

Photo: Renaud Philippe Le Devoir De jeunes Atikamekw s’initient à la pêche au filet au camp Matakan, sur le lac Kempt, dans Lanaudière. Ils sont venus se familiariser avec leurs traditions ancestrales.

Sur une presqu’île qui s’avance dans l’immense lac Kempt, à 336 kilomètres au nord de Montréal, un campement d’apparence banale est le théâtre d’un projet hors de l’ordinaire. Le camp Matakan, aménagé sur le territoire des Atikamekw de Manawan, est devenu un lieu unique de transmission des savoirs autochtones.

Chaque été depuis trois ans, ce site accueille de jeunes Atikamekw venus se familiariser avec leurs traditions ancestrales. On débarque au camp Matakan après un trajet d’une trentaine de minutes en bateau à partir de la communauté de Manawan — elle-même située au bout d’un chemin forestier de 85 kilomètres qui s’étire au nord de Saint-Michel-des-Saints, dans Lanaudière.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Moment de détente entre deux activités au camp Matakan. Dans ce lieu de rencontres, le respect mutuel est de mise.

L’endroit est isolé. Autour du campement, à perte de vue, on ne voit qu’une immensité bleue jalonnée de collines verdoyantes. Quatre tentes de type prospecteur et deux chalets rudimentaires, dont l’un abrite une cuisine dotée de panneaux solaires et d’une génératrice, forment le noyau du camp Matakan (« lieu de passage », prononcé « Madagan », en langue atikamekw).

Une vingtaine de jeunes sont regroupés autour du feu de camp, qui brûle presque en permanence. Ils jasent dans un mélange de français et d’atikamekw, la langue locale parlée couramment et enseignée dès l’école primaire. Un mini-haut-parleur branché à un iPhone par Bluetooth crache du reggaeton — comme à Cuba ou à Porto Rico.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir La mission de ce camp est de faire décrocher les jeunes de leurs écrans pour les emmener dans les bois et leur faire (re)découvrir la nature. Car les jeunes Atikamekw n’ont pas tous la chance de chasser, de pêcher et de connaître le mode de vie de leurs ancêtres.

« Notre mission est d’emmener les jeunes dans le bois pour qu’ils lâchent leurs téléphones et leurs jeux vidéo, mais la technologie n’est jamais bien loin », résume Rodney Jacob, responsable des sports et des loisirs à Manawan.

Le père de famille est venu en canot-camping au camp Matakan avec un petit groupe de jeunes dont fait partie son fils de 11 ans, Junior. « Est-ce qu’il y a de la LTE ici ? » a lancé le garçon en débarquant du canot.

Plongée dans les traditions

Non, il n’y a ni wifi ni signal de téléphone dans la presqu’île. Ça n’empêche pas les jeunes d’écouter des chansons et de regarder des vidéos stockées sur leurs téléphones. Les adolescents atikamekw sont comme leurs semblables de Laval, de Québec ou de Rimouski : ils portent les mêmes chaussures Nike et les mêmes jeans troués achetés en ligne. Et ils collectionnent les abonnés sur TikTok, le réseau social qui fait fureur chez les ados.

« Tu ressembles à un youtubeur », dit Jérymia, 17 ans, au photographe du Devoir. Cet adepte de jeux vidéo a l’air sorti d’un magazine de mode avec son vernis à ongles noir et ses mèches blondes coupées au carré. Il adore venir au camp Matakan pour pêcher et faire du kayak.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les discussions autour du feu font partie des rituels du séjour. Elles se font dans un mélange de français et d’atikamekw, la langue locale parlée couramment et enseignée dès l’école primaire.

La communauté de Manawan a beau se trouver en pleine nature, sur le bord d’un lac majestueux, les jeunes Atikamekw n’ont pas tous la chance de chasser, de pêcher et de connaître le mode de vie de leurs ancêtres. Certaines familles ont un chalet sur le territoire, mais d’autres n’en ont pas les moyens, explique Patrick Moar, coordonnateur de Tourisme Manawan, qui est l’un des instigateurs du projet Matakan.

Ce campement a été aménagé il y a une douzaine d’années pour accueillir des touristes, principalement européens, en quête de grands espaces chez les « Indiens ». Il y a cinq ans, dans la foulée de la Commission de vérité et réconciliation, Patrick Moar et son ami Laurent Jérôme, professeur d’anthropologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), ont eu l’idée d’élargir la vocation du camp Matakan : l’endroit accueille des étudiants de l’UQAM venus s’imprégner de culture atikamekw.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le camp est isolé et rudimentaire. On fait sa toilette dans le lac, au lever du jour.

De fil en aiguille, la communauté autochtone a résolu d’emmener aussi ses propres enfants au camp Matakan. Il fallait autochtoniser non seulement les Blancs, mais aussi les Autochtones, qui ont été coupés de leurs racines par la colonisation.

« On apprend aux jeunes à être fiers de leurs origines, dit Patrick Moar. Quand on était jeunes et qu’on se faisait poser des questions sur notre histoire et nos traditions, on ne savait pas quoi répondre. On disait : “On va à la chasse, on va à la pêche, qu’est-ce que tu veux que je te dise de plus ?” On ne pouvait pas situer le contexte. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les campeurs organisent leur tente en arrivant sur les lieux.

Atikamekw 101

Le « contexte », les ados l’apprennent au camp Matakan. Ils se familiarisent avec l’histoire, la culture et les traditions autochtones. Yan-Maverick, 17 ans, s’est fait traiter de « kawish », une insulte raciste, dans un tournoi de hockey à Trois-Rivières, il y a deux ans. « Ça m’avait démoli. Je ne voulais plus jouer au hockey. Je ne comprenais pas pourquoi je me faisais traiter comme ça », raconte-t-il.

Depuis, il a compris d’où il vient. Et il est fier de ses racines. Il compte étudier en droit et en science politique. « Je vais devenir le premier premier ministre atikamekw », lance-t-il comme un défi.

Rosie, elle, a des ambitions plus modestes. Son séjour à Matakan a été comme un cours « Atikamekw 101 ». Par un avant-midi gris et venteux, la semaine dernière, Rosie est allée récupérer un filet de pêche dans le lac Kempt. Avec l’aide d’Alan, un guide de plein air de Manawan, la jeune femme a réussi à hisser le filet où une demi-douzaine de dorés, de truites grises, de perchaudes et de corégones s’étaient embourbés.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Même sous la pluie, les activités se poursuivent.

De retour sur la terre ferme, Rosie a appris à dépecer le poisson. Elle n’y tenait pas vraiment, mais ça faisait partie du contrat. Du bout des doigts, en faisant la grimace, elle a découpé de beaux filets de doré et de truite qui ont été cuisinés de main de maître par le chef Dominique Flamand.

Plus tard ce jour-là, le doyen de Manawan, Jos Ottawa, 90 ans, a échangé avec les jeunes. Droit comme une barre, chemise à carreaux, casquette, sa force tranquille impose le respect. Il parle tout doucement en atikamekw, seule langue qu’il maîtrise pleinement. Les jeunes l’écoutent en silence même s’ils comprennent mal plusieurs de ses mots et de ses expressions, issus de la forêt. Leur atikamekw à eux est une langue urbaine, qui fourmille de mots nouveaux décrivant la vie d’aujourd’hui.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir On récupère le poisson après la pêche. Dorés, truites grises, perchaudes et corégones atterrissent dans les filets des campeurs.

Jos Ottawa a raconté une légende mettant en présence un ours trahi par une truite. Devant une grande carte du territoire aux toponymes atikamekw, l’aîné a aussi montré les aires de mise bas de l’orignal, l’habitat du castor, les circuits de canotage, les camps permanents et temporaires, les frayères. C’est une façon pour les Atikamekw de valoriser et d’occuper le territoire qu’ils revendiquent, nommé Nitaskinan, correspondant en gros à la vallée de la rivière Saint-Maurice.

Le lendemain, Yves Echaquan — le cousin de Joyce Echaquan, décédée l’an dernier dans un contexte de racisme à l’hôpital de Joliette — et sa conjointe, Claudia, sont venus enseigner aux jeunes le travail de l’écorce de bouleau. Ces artistes peuvent fabriquer un canot d’écorce en neuf jours uniquement avec ce qu’ils trouvent dans le bois

Photo: Renaud Philippe Le Devoir À Matawan, le feu de camp brûle presque en permanence.

Un tambour salvateur

Au soleil couchant, le campement a accueilli de la grande visite qui n’est pas passée inaperçue : le groupe de percussionnistes Black Bear, formé de quatre musiciens de Manawan, est venu livrer une prestation. Avec leurs chandails en coton ouaté de la FTQ-Construction — ils travaillent sur les chantiers — , difficile de deviner que les gars de Black Bear sont des étoiles de la musique « trad contemporaine » autochtone. Ils parcourent pourtant depuis 20 ans le circuit nord-américain des pow-wows. Ils ont même joué avec A Tribe Called Red, l’orchestre électro-autochtone le plus connu du pays.

« Quand on était jeunes, on était perdus. On a rencontré un monsieur qui nous a initiés au tambour. Il nous a dit que le tambour allait nous mener loin. Il avait bien raison », a raconté Jakob Ottawa, un membre de Black Bear.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un guide atikamekw fait la navette en bateau entre Manawan, au nord de Saint- Michel-des-Saints, et le camp Matakan, situé à une vingtaine de kilomètres du village.

Il y a quelque chose de sacré, de spirituel, dans les percussions autochtones. Dans les chants de pow-wow aussi, qui montent haut, très haut, « comme un bébé qui pleure », a expliqué Jakob Ottawa aux jeunes. « Quand le tambour fait trembler le sol, il parle à notre Terre-Mère. Ce sont des chants d’espoir, pas des chants de guerre comme certains le croient », a-t-il précisé.

Jakob a invité James, un des participants au camp Matakan, à jouer des percussions avec Black Bear. Il est discret, James, ce n’est pas lui qui parle le plus fort. En battant la mesure autour du tambour, son sourire en disait long.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Initiation au canot, au kayak et à la cueillette de sapinage pour le camp. Mais le projet Matakan, c’est plus que des tambours et de la pêche au filet. Les traditions autochtones ne sont pas figées dans le temps et s’adaptent à la réalité d’aujourd’hui.

Une culture en mouvement

Le projet Matakan, c’est plus que du tambour et de la pêche au filet. Les traditions autochtones ne sont pas figées dans le temps et s’adaptent à la réalité d’aujourd’hui, affirme le professeur Laurent Jérôme, du Département des sciences religieuses de l’UQAM. L’anthropologue est codirecteur du projet Matakan avec le directeur de l’école secondaire Otapi de Manawan, Sakay Ottawa.

« Pour un anthropologue, il est difficile de parler de perte identitaire. Il y a beaucoup de choses qui se transforment. Les jeunes s’inscrivent dans un quotidien complètement différent de celui de leurs aînés », explique Laurent Jérôme.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le soleil se couche après une journée bien remplie au camp Matakan, sur ce territoire que les Atikamekw revendiquent, nommé Nitaskinan et correspondant à la vallée de la rivière Saint-Maurice.

Les traditions se renouvellent, s’actualisent. La technologie fait partie du projet Matakan. Les jeunes participent à la création d’un site Wikipédia en langue atikamekw, appelé Wikipetcia. Ils apprennent à manier le drone pour cartographier le territoire. Les activités du camp sont aussi filmées et photographiées, grâce entre autres à un partenariat avec le Wapikoni Mobile et Uhu labos nomades.

Le projet est un modèle de coopération entre Autochtones et Québécois, qui travaillent main dans la main. Des liens se créent. La confiance règne. Le respect mutuel est de mise. Il s’agit d’un lieu de rencontres, mais le projet consiste aussi à documenter la culture atikamekw pour la faire entrer dans les écoles primaires et secondaires de la communauté. Pour autochtoniser l’enseignement, en quelque sorte.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les jeunes sont initiés à l’artisanat en utilisant l’écorce de bouleau.

Ce partenariat entre Blancs et Autochtones est aussi un exercice de réconciliation. Une visite à la petite église catholique de Manawan montre l’ampleur de la fracture entre les deux communautés. Des dizaines de chaussures d’enfants ont été placées devant le bâtiment, en souvenir des centaines de corps trouvés récemment dans des fosses communes près de pensionnats pour Autochtones du pays.

Le choc de la découverte de ces traces de génocide a été brutal, explique Makue Vollant (prononcer Makoué), assistante de recherche pour le projet Matakan, née d’un père innu et d’une mère atikamekw. Contrairement à leurs parents, qui gardent foi en l’Église, la jeune génération semble tourner le dos à la religion. « Mon père est croyant. Il prie. Des fois on argumente là-dessus. T’as le droit de croire à ta religion tant que tu me laisses tranquille », dit-elle.

Le séjour au camp Matakan l’apaise. La nature, le silence, la bonne humeur, l’entraide entre Blancs et Autochtones lui donnent espoir. Un sentiment qui semble partagé par tout le monde ici.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les percussionnistes et chanteurs du groupe Black Bear sont venus livrer une prestation. Un des artistes était accompagné par son garçon. À droite, en chemise blanche, James, un des campeurs, a joué avec le groupe.

Fini les tipis

La pandémie a mis sur pause l’accueil de touristes étrangers à Manawan. La communauté atikamekw en a profité pour réviser son offre touristique et s’éloigner de l’image des « Indiens » recherchée par les Européens. Tourisme Manawan a enlevé les tipis qui avaient été érigés dans le camp Matakan. Les agences de voyages insistaient pour vendre des séjours qui correspondent aux clichés attendus en Europe. La pression est énorme : « Un touriste français m’a déjà affirmé qu’on ne vit pas selon les traditions autochtones. Il connaissait mieux que nous notre mode de vie, il l’avait lu sur Internet », raconte Patrick Moar en souriant. « On veut offrir un autre genre de tourisme. Un tourisme de mémoire et de transmission culturelle », ajoute-t-il. La communauté accueille désormais des touristes québécois. Une école secondaire de Montréal compte y emmener des élèves en séjour culturel et de plein air au cours de l’automne. Patrick Moar rêve aussi d’offrir une école universitaire d’été au camp Matakan. Sans plumes et sans tipis…


Photo: Renaud Philippe Le Devoir Scène de la vie quotidienne dans l’une des tentes de type prospecteur du campement Matakan



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