«Woke»: l’éveil ou le crépuscule des consciences?

Le terme est peut-être surtout en train de devenir une arme retournée par la droite contre la gauche.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le terme est peut-être surtout en train de devenir une arme retournée par la droite contre la gauche.

Les luttes sociopolitiques identitaires se poursuivent dans le vocabulaire. Cette série, qui porte sur l’identité par les mots et sur les mots de l’identité, se conclut aujourd’hui avec le terme « woke », chéri ou honni, sa vie et son œuvre.

Si ce n’est pas le mot de l’année, c’est au moins celui des dernières années.

Plus que tout autre dans cette série sur le vocabulaire identitaire, le terme « woke » pourrait raffiner l’époque au pur sucre, surtout les « guerres culturelles » qui se jouent encore et toujours entre la gauche et la droite, les progressistes et les conservateurs, et puis la revendication de la position identitaire légitime de tous bords.

Le terme désignant en anglais le fait d’être éveillé, conscient, alerte face aux inégalités, se retrouve de plus en plus partout.

Une récente critique du Devoir présentait le Picasso de l’exposition estivale du MNBAQ comme « à la fois machiste et woke ». Le magazine L’Express titrait en même temps que « la France était mûre pour la relecture “woke” de l’Histoire ». L’Histoire avec une grande hache…

Chaque fois, ici comme là, en français, les guillemets signalent l’emprunt à l’anglais. Ils seront probablement abandonnés si l’usage du mot s’étend, comme on n’écrit plus très souvent « cool », « sponsor », « like », « brunch » ou « burn-out » en italique ou entre guillemets. On voit aussi des déclinaisons fleurir en français. « Woke » devient un adjectif et des médias emploient maintenant « wokisme » et même « wokistan ». Des militants de « la gauche qui dérange », dénonçant les discriminations superposées, se distinguent par leur « wokitude »…

Le terme commence aussi à avoir mauvaise presse auprès d’une frange de cette même gauche qui y voit une caricature ramenée à quelques excès de répression (la triste culture du bannissement, la « cancel culture »). « It’s time to put “woke” to sleep », déclarait déjà en 2018 Sam Saders, animateur de NPR. Peu importe le mot, c’est la chose qui compte, disait-il. Avec ou sans cette appellation incontrôlée, la réalité de la lutte persistera, ajoutent les critiques des inégalités.

Une fanatisation militante

Le terme est peut-être surtout en train de devenir une arme retournée par la droite contre la gauche. Les animateurs militants de Fox News l’agitent autant que les accusations de « socialisme » lancées aux démocrates. « Le terme désigne maintenant le contraire de ce qu’il veut dire », résumait The Guardian en 2020.

Une dizaine de chroniqueurs du Journal de Montréal réputés de la droite identitaire ont employé « woke » près de 90 fois rien que pendant les six premiers mois de 2021. « Wokisme » est cité 25 fois. À lui seul, le sociologue commentateur Mathieu Bock-Côté a utilisé « woke » et « wokisme » dans une dizaine de textes du Journal de Montréal cette année et encore cinq fois dans sa chronique du Figaro, d’où il aide à en répandre la critique sévère en Europe francophone.

« Le “wokisme” représente une fanatisation militante du politiquement correct (ou si on préfère, de la rectitude politique) », explique en entrevue écrite M. Bock-Côté qui rappelle avoir consacré un ouvrage à cette question (L’empire du politiquement correct, 2020). « Le politiquement correct représente le dispositif de censure institutionnalisé par le régime diversitaire pour combattre ses adversaires et les expulser du domaine public. »

Il ajoute que la « logique de purge » fondée sur une hypersensibilité des minorités ne tolère pas le pluralisme nécessaire à la vie intellectuelle dans les sociétés ouvertes. Il assimile aussi le « wokisme » à une « nouvelle gauche religieuse américaine » ou, du moins, d’origine américaine.

L’aspect religieux transparaît bien dans l’idée d’éveil, de prise de conscience, de désir de purification, dit-il, « comme si celui qui se soumet à ce rite espérait renaître à lui-même éclairé par la révélation diversitaire, désormais délivré de ses préjugés, et prêt à évoluer dans le nouveau monde ». Il y voit aussi « une nouvelle manifestation de la tentation totalitaire » inscrite au cœur de la modernité. Bolchévisme, « wokisme », même terreur intellectuelle.

« La tentation de fusionner le juste, le bien et le vrai ressurgit, comme si elle était irrépressible, note M. Bock-Côté, docteur en sociologie. Le fanatisme se recompose et s’accouple désormais avec une mouvance qui cherche à construire une conscience raciale révolutionnaire dans les sociétés occidentales, désormais rejetées violemment, comme si elles étaient fondamentalement viciées et que le mal de l’exclusion était si fondamentalement inscrit dans leurs structures sociales qu’il faudrait en finir avec elles. »

L’importance croissante accordée à la question raciale lui semble particulièrement éclairante pour illustrer ce « retour des identités régressives », selon une autre de ses formules fortes. « Permettez-moi d’insister, ajoute-t-il, la racialisation des rapports sociaux me semble vraiment une tendance antidémocratique dont on devrait tous s’inquiéter. J’ajoute que la non-résistance des élites au “wokisme”, qui s’y soumettent avec un zèle relevant de la soumission, a quelque chose de singulier aussi. »

Un concept mou

Pascale Dufour fait aussi partie de l’élite intellectuelle. Elle enseigne la sociologie à l’Université de Montréal. Spécialiste de la pauvreté et des conflits sociaux, elle est impliquée dans le Réseau québécois en études féministes. Elle donne notamment des cours sur l’action collective. Elle ne se décrit pas comme « woke » pour autant. Elle souligne que ses étudiants n’emploient pas non plus ce terme pour se définir.

« Il faut dire que son usage dans les médias et dans le langage courant est assez récent et qu’on se déchire autour de ce terme sur la place publique depuis peu de temps, explique-t-elle. On ne sait pas non plus trop ce qu’on désigne par ce terme. On l’emploie autant pour dénoncer quelque chose que pour essayer de se faire connaître dans une certaine mouvance militante qui se reconnaît dans un combat de justice sociale. »

Des plus vieux se seraient dit de gauche ou progressistes, tout simplement. « Chaque génération sociologique peut créer de nouveaux termes pour caractériser ses luttes, dit la professeure. On a par exemple parlé des altermondialistes. Le mot “woke” désigne des causes minorisées et les liens entre les causes, par exemple pour penser en même temps l’antiracisme et le féminisme. »

Elle revient aussi sur la question identitaire qui se retrouve au centre de séries télévisées comme au cœur des mouvements militants contemporains, ceci expliquant d’ailleurs cela. « Tous les mouvements sociaux historiquement ont été composés à la fois de revendications pour plus de justice sociale et de reconnaissance. On ne peut enlever la dimension identitaire d’aucun mouvement social. Je n’en connais pas un seul qui n’en a pas. »

On ne sait pas non plus trop ce qu’on désigne par ce terme. On l’emploie autant pour dénoncer quelque chose que pour essayer de se faire connaître dans une certaine mouvance militante.

 

Elle fournit alors l’exemple du mouvement ouvrier animé par les revendications pour améliorer les conditions de vie et de travail, mais aussi la reconnaissance et la revalorisation du travail accompli. « La dimension identitaire était fondamentale, rappelle la sociologue. De la même façon, les luttes féministes ont porté sur la reconnaissance des femmes comme citoyennes et adultes majeures à part entière, sur le salaire égal pour un travail égal, mais aussi sur la reconnaissance des rôles sociaux accomplis par les femmes. Tout le débat sur les rapports entre le public et le privé portait sur ces aspects. »

Mathieu Bock-Côté lui-même ne cache jamais ses revendications identitaires : il reste un fervent défenseur du nationalisme et il souhaite l’indépendance du Québec. Y a-t-il donc une lutte de reconnaissance légitime (celle des nationalistes) et une autre non légitime (celle des diversitaires) ?

« Il ne s’agit pas de revendications de même nature, contrairement à ce que vous semblez suggérer, répond-il. […] La nation n’est pas une identité parmi d’autres dans la modernité : elle représente le cadre fondamental de l’expérience démocratique. »

Y a-t-il quand même quelque chose de bien à en retenir ? En quoi ce que « woke » désigne, ce mot de l’année, sinon des dernières années, voire de l’époque, marque-t-il un phénomène positif, ne serait-ce qu’un tout petit peu, à ses yeux de féroce critique ? « Il ne l’est pas », répond laconiquement l’intellectuel réputé pour sa loquacité.

À l’origine d’un cri

Le sens sociopolitique de woke (du verbe to wake up, se réveiller) serait apparu dès les années 1940 dans certaines communautés afro-américaines. Un article du magazine Believer cite une occurrence de 1942 dans le magazine Negro Digest, rebaptisé plus tard Black World. Il désignait dès le départ une personne bien au fait des réalités et des causes de l’injustice et du racisme en particulier.

« Woke, ce n’est pas une catégorie sociologique, ce n’est pas une notion savante utilisée par les sociologues pour définir un phénomène social, explique la professeure de sociologie de l’Université de Montréal Pascale Dufour. C’est un parler militant pour désigner une cause spécifique. Les sociologues peuvent par contre étudier comment ce mot est utilisé et comment il voyage. C’est un mot autour duquel il y a des tiraillements et autour duquel se créent des identités. »

Le terme entre dans les dictionnaires vers la fin de la dernière décennie. Dans son édition de 2017, l’Oxford English Dictionary en fait un adjectif désignant le fait d’être « conscient des problèmes sociaux et politiques, en particulier le racisme ». Le Monde y consacre un article intitulé Ne soyez plus cool, soyez “woke” un an plus tard. Le terme apparaît pour la première fois dans Le Devoir dans une critique du film Joker signée par le collègue François Lévesque en octobre 2019.

Il a été utilisé à peu près une quarantaine de fois dans Le Devoir depuis un an. Les chroniqueurs du Journal de Montréal en font une obsession avec près de 90 mentions pendant les six premiers mois de 2021.

« Souvent, au Québec, pour le vocabulaire, on a des influences qui viennent des États-Unis, mais aussi de la France, rappelle Pascale Dufour. La manière dont on parle de la laïcité ici est directement importée de France, avec tous les problèmes qu’implique ce transfert. » Elle s’interroge aussi à rebours sur l’importance de Mathieu Bock-Côté pour la diffusion en France de la critique (disons) « antiwoke » comme du terme « woke » lui-même.

Le mot devient ainsi une sorte d’épouvantail qui sert à caricaturer les revendications d’une certaine frange de la gauche militante. Le ressac ne vient d’ailleurs pas que de la droite conservatrice. À gauche aussi, certaines demandes de la « cancel culture » pour anéantir socialement des contemporains (comme la chanteuse Billie Eilish pour des propos tenus quand elle avait 14 ans) ou des personnalités du passé (comme Winston Churchill) peuvent passer pour des absurdités extrémistes — « du politiquement correct devenu fou », comme le résumait récemment une chronique publiée par Al Jazeera intitulée Pourquoi “woke” est devenu toxique. Même Québec solidaire a eu à négocier durement avec des revendications turbulentes semblables basées sur une lecture moralisatrice de la société et de l’histoire.



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