Des clés pour préserver le bois et l’histoire

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Alfred Gagnon possède une dizaine de bêtes pour la viande — quelques poules et une truie un peu âgée — et un jardin potager.

Il n’y a plus d’animaux depuis longtemps dans la grange de Gilles Bélanger, mais l’odeur du foin y flotte encore. Illusion de la mémoire ? Vraie réminiscence ? Quoi qu’il en soit, cet arôme un peu sucré et herbacé reste l’haleine des lieux.

Sur la côte des Chênes, à Saint-Jean-Port-Joli, cinq beaux bâtiments aux portes rouges surplombent de grandes étendues cultivées. La première coupe de foin s’enroule déjà en grosses bottes rondes déposées à intervalles réguliers, un peu comme les points qui cadencent cette page.

« Dans les bonnes années de récolte, le foin montait jusqu’aux poutres du plafond », relate le bras en l’air M. Bélanger, aujourd’hui âgé de 78 ans. L’endroit ravive aussi la mémoire de sa sœur, Marielle Bélanger, qui se souvient d’avoir été rescapée d’un tas de foin par son père.

« Il faisait tellement chaud quand on empilait le foin ici. À l’étage en dessous, il y avait un tas de fumier qui dégageait aussi de la chaleur. Le clocher servait à ventiler le bâtiment. Tu te mettais debout dedans et ça tirait de l’air vers en haut », se souvient l’homme de haute stature, encore très droit sur ses jambes.

« Gilles est monté la semaine dernière jusqu’au clocher pour le réparer, tout en haut », dit sa sœur, mi-inquiète mi-fière.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Il n’y a plus d’animaux depuis longtemps dans la grange de Gilles Bélanger, mais l’odeur du foin y flotte encore.

La grange et le hangar adjacent ont été bâtis en 1911, estime M. Bélanger. Il y a encore quelques factures de l’époque dans les archives familiales : la toiture a coûté 123 $, une rondelette somme pour l’époque.

La famille de neuf enfants a été élevée sur ces terres, qui sont aujourd’hui louées à d’autres producteurs de plus grande taille.

Il y a près de 40 ans que la famille n’élève plus d’animaux, mais la grange continue de servir, à l’entreposage de motoneiges et de voitures surtout. Mais sans l’entretien de Gilles, cet ingénieur industrieux, elle ne serait certainement pas en aussi bon état, insiste sa sœur Marielle. L’homme traite le travail réalisé par ses prédécesseurs avec déférence : « Regarde la précision de l’époque. Tout arrive bien droit, même s’ils coupaient à l’égoïne », dit-il en pointant la jointure des planches du plancher.

Il faisait tellement chaud quand on empilait le foin ici. À l’étage en dessous, il y avait un tas de fumier qui dégageait aussi de la chaleur. Le clocher servait à ventiler le bâtiment. Tu te mettais debout dedans et ça tirait de l’air vers en haut.

M. Bélanger y conserve des tracteurs anciens, encore rutilants et d’un rouge encore parfait grâce à ses bons soins. Dans le hangar adjacent, du même style que la grange, une voiture Plymouth sans aucune égratignure est à l’abri des éléments : « Elle est plus vieille que moi. C’était l’auto du curé Martel et on dit qu’il avait le pied pesant. Mais quand bien même il voulait avancer plus vite, c’est tellement lourd ces véhicules ! »

« C’est la définition même d’authentique », dit sa sœur. Mais personne ne sait ce qu’il adviendra de ces beaux bâtiments quand les mains de Gilles seront trop fatiguées.

La préservation des granges dépend en effet beaucoup de la volonté — et des capacités manuelles et financières — de leur propriétaire. Tout comme la possibilité d’en tirer un autre usage.

Ode à la débrouillardise

Pas très loin, à Saint-Aubert, dans un autre rang, Alfred Gagnon tente d’ouvrir une fenêtre à l’étage dans sa vieille grange.

La lumière filtre et justifie soudainement le surnom qu’on a donné à certains de ces bâtiments : les cathédrales des campagnes. Les volumes sont vastes. L’espace appelle au calme. Les rayons du soleil sont guidés par des ouvertures haut placées. Les voûtes du toit sont apparentes.

L’homme de 70 ans à la barbe blanche et sa conjointe Marie-Josée Larocque pratiquent une agriculture qu’ils décrivent comme « familiale » : une dizaine de bêtes pour la viande — quelques poules et une truie un peu âgée — et un jardin potager.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Alfred Gagnon, de Saint-Aubert. L’homme de 70 ans et sa conjointe pratiquent une agriculture qu’ils décrivent comme «familiale».

Cette production à l’échelle du couple a toujours servi à complémenter leurs autres activités. Sous le mot « débrouillardise » dans un dictionnaire, on pourrait sans doute les décrire. M. Gagnon a gagné une partie de sa vie en ferrant des chevaux, une autre à faire les sucres et à bûcher du bois ; Marie-Josée, elle, a un talent exceptionnel avec les plantes et les animaux. Dans leur cuisine, de superbes paniers de hart rouge sont accrochés aux poutres.

Alfred Gagnon, artisan vannier et faiseur de miracles sur les vieilles planches, ne vous dira pas qu’il figure à l’Inventaire des ressources ethnologiques du patrimoine immatériel. Il ne pratique pas tous ces métiers manuels par vanité : il n’aime d’ailleurs pas trop le terme. « Tout le monde a deux mains, c’est pas comme si on naît “manuel”. Et c’est la tête qui dirige les mains. »

Ce qui a guidé la restauration de sa grange, c’est un peu le besoin urgent d’abriter les animaux pendant l’hiver.

Avant que le couple ne prenne le relais, c’était la « grange à Réjean », le voisin — une « vraie patate chaude », dit M. Gagnon. Comme bien d’autres, l’homme devenu âgé aimait le bâtiment, mais il ne pouvait ni s’en occuper ni se résoudre à le vendre. Les planches avaient commencé à partir au vent, c’était plutôt le royaume des pigeons, blague-t-il.

Mais en 2006, leur propre grange-étable est réduite en cendres. Ils perdent la moitié de leurs animaux dans l’incendie et doivent vite trouver un abri pour ceux qui restent. La solution s’impose. « Elle était délabrée, mais encore d’aplomb. Je la trouvais belle depuis longtemps, mais je ne l’aurais jamais touchée si on n’en avait pas eu besoin. Le nerf de la guerre, c’est l’obligation. »

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La grange de Léo-Guy Pelletier à Saint-Rochdes-Aulnaies sert de lieu d’entreposage.

Sans grands moyens financiers, c’est avec l’appui d’amis et de proches qu’ils s’attellent à la tâche. Ils passeront du temps à la redresser, à l’habiller à nouveau, puis à poser un par un les bardeaux de cèdre qui la recouvrent aujourd’hui. Par chance, la structure était bonne et encore droite, un ingrédient essentiel, et ils l’ont solidifiée en plusieurs endroits. Quant aux matériaux, c’est leur esprit de récupération déjà bien actif qui leur a permis de se procurer ce qu’il leur fallait. « J’avais déjà de la tôle d’un poulailler que j’avais défait pas très loin d’ici. Soit tu es millionnaire, soit tu te débrouilles, sinon tu ne t’embarques pas dans ce genre de projet », résume l’homme.

Les fenêtres ne sont pas d’origine et plusieurs « morceaux » viennent d’autres édifices ancestraux. « Il faut pas être trop puriste non plus. C’est pas un musée, c’est une grange ! » s’exclame-t-il. Il aura fallu deux ans de travail acharné — et plusieurs fins de semaine de finition — pour en arriver au résultat actuel.

Sa passion et sa débrouillardise n’ont pas manqué de bénéficier tout de même d’un petit coup de pouce financier : pour refaire le toit, il a pu faire appel à un programme éphémère du ministère de l’Agriculture. « Ç’a fait une différence », statue l’homme.

Son mode de vie et sa volonté de faire vivre le patrimoine ne sortent pas de l’ordinaire, croit M. Gagnon. Lui et sa compagne se disent d’ailleurs heureux de voir des jeunes tenter l’aventure des petites fermes familiales. Mais attention : il ne faut pas être trop romantique, avertit-il : « Il faut reconnaître tout ce que ça amène comme concessions. On a eu beaucoup de bazous qui nous ont crevé dans les mains au mauvais moment ! »
 



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