Quel avenir pour les vieilles granges?

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Paysage de Bellechasse.

Désuètes, désertées ou moins utiles, les vieilles granges tombent comme des mouches dans la campagne québécoise. Signe que l’agriculture a bien changé, le démantèlement de ces bâtiments témoigne aussi du manque de protection du patrimoine pour les amoureux des vieilles planches. Le Devoir est allé à la rencontre de leur passé — et de leur avenir. Premier volet.

Gaston Cadrin passe sa tête dans la porte béante d’une longue grange de bois. Il jette un œil dans la pénombre de la structure intérieure du toit, à la recherche d’un indice sur l’époque de sa construction.

« C’est dans les greniers qu’on apprend des choses », dit cet amoureux du patrimoine depuis longtemps, qui a accepté de lire le paysage agricole pour nous. « Ou plutôt ce qu’il en reste », rétorque-t-il d’emblée, déjà énergiquement lancé sur les routes du sud de Bellechasse.

Ici, il déshabille ce beau spécimen du domaine seigneurial de Beaumont jusqu’à ses clous, un menu détail souvent révélateur : « S’il y a des clous carrés, on peut penser qu’elle a été construite vers 1880. Avant, c’était des clous forgés avec des têtes inégales », décrypte M. Cadrin. Et puis, bien après, des clous industriels à tête ronde et plate.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «C’est dans les greniers qu’on apprend des choses», dit Gaston Cadrin, amoureux du patrimoine. Il a accepté de lire le paysage agricole pour nous. «Ou plutôt ce qu’il en reste.»

Là, quelques rangs plus loin du fleuve entre Saint-Vallier et La Durantaye, il montre du doigt une grange bien abîmée, qui semble déjà en démontage. À l’air édenté avec ses planches manquantes, elle a pris des teintes de gris, comme prête à s’effacer, certaine de son destin de fantôme.

Son propriétaire parle longuement de tout ce qu’elle a entreposé, des laveuses à tordeur aux pupitres à pattes de fonte, et des époques intimement liées à son histoire familiale. Elle est déjà éventrée et des trous laissent le ciel poindre de tous bords ; il ne manque que le permis de démolition pour la faire disparaître.

Victimes de la transformation agricole

« Les granges se retrouvent souvent dans un état de délabrement très avancé. La plupart du temps, il y a plusieurs décennies qu’elles ne servent plus, et donc leur avenir est très précaire », résume M. Cadrin.

Quand les animaux ont quitté l’étable ou que la terre a été vendue, la grange perd sa fonction et, souvent, par la même occasion, son intérêt.

Leur abandon est donc intimement lié au changement des modes de production du monde agricole. Le nombre de fermes laitières au Québec a fondu comme neige au soleil, passant de 59 000 à la fin des années 1960 à environ 5000 aujourd’hui. D’autres producteurs ont multiplié leur cheptel, et les bêtes sont elles-mêmes plus grosses aujourd’hui. Les vieilles bâtisses ne répondent donc plus aux besoins actuels.

 

« L’agriculture est l’un des secteurs les plus affectés par le temps », abonde aussi Gérald Domon, professeur à l’Université de Montréal. Le phénomène n’est pas nouveau, précise celui qui est également directeur scientifique associé à la Chaire en paysage et environnement du même établissement.

À 13 ans, en 1972, il avait même proposé au maire de son village de réaliser un reportage photo pour immortaliser le paysage et ses granges. « Je n’avais évidemment pas eu de réponse.Les granges laissaient indifférent », relate-t-il. De la ferme de son père, qui a délaissé l’agriculture à la fin des années 1960, il ne reste d’ailleurs plus rien : la maison a brûlé ; la grange et la laiterie ont disparu.

Personne ne sait dire avec exactitude combien de granges sont démolies chaque année dans la province. Au Répertoire du patrimoine culturel du Québec, on compte à l’heure actuelle quelque 1000 granges inventoriées.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Chaque région avait sa façon de construire ses granges. «Elles sont des marqueurs de l’identité, un peu comme les églises, et sont un élément clé du paysage», dit Gérald Domon.

Une recherche dans cette base de données du ministère de la Culture montre cependant que seules 12 granges sont citées en tant qu’immeuble patrimonial. La citation au registre du patrimoine par la municipalité, la MRC ou la province sert à reconnaître leur valeur et en assurer la protection. Et encore : une 13e grange était classée « patrimoniale » depuis 1987 à Métis-sur-Mer, mais la mesure ne l’a pas empêché de s’écrouler en 2013.

L’abandon graduel de ces bâtisses revêt aussi un aspect psychologique, selon Gérald Domon : « L’absence d’intérêt pour les granges est liée à une certaine vision de la modernité. L’agriculture familiale a été longtemps associée à des périodes difficiles, à la petite misère. ».

Pour le professeur, la Révolution tranquille n’a pas seulement sorti la religion des villages, mais aussi des pans d’histoire, balayés pour faire place à la modernité. Tout comme des rangs de campagnes, les granges ont souvent ensuite été placardées de matériaux plus modernes, comme la tôle ou le vinyle. Le bois utilisé n’était pas toujours fait pour durer et nécessite plus d’entretien, note-t-il.

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À Beaumont, sur la route du Fleuve, Gaston Cadrin pointe un campanile vitré surmontant une grange octogonale. Dans le hangar d’à-côté, on entend les poules caqueter. Un rare exemplaire préservé de cette forme : il n’en resterait qu’environ une dizaine de spécimens, selon la liste de Québec, et peut-être quelques-uns de plus qui sont tombés dans l’oubli.

« Le toit de tôle à baguettes a été refait, donc elle pourrait être conservée pour plus longtemps. Souvent, aussitôt que le toit coule, le reste se détériore très vite », note M. Cadrin. Le pont de fenil, cette plateforme qui monte à l’étage de la grange où l’on entrepose le foin, semble par contre instable par endroits.

« Comme les maisons, elles ont quelque chose d’unique qui caractérise notre nation francophone en Amérique, notre enracinement et notre culture dans le continent », dit l’amoureux du patrimoine. Elles nous renseignent sur la manière de vivre et d’occuper le territoire : elles sont « l’âme du pays rural » et le patrimoine bâti est « aussi important que la langue française », poursuit-il.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir À Beaumont, sur la route du Fleuve, un campanile vitré surmontant une grange octogonale. Un rare exemplaire préservé de cette forme: il n’en resterait qu’une dizaine de spécimens, peut-être quelques-uns de plus, oubliés.

Chaque région avait d’ailleurs sa façon de construire ses granges. « Elles sont des marqueurs de l’identité, un peucomme les églises, et sont un élément clé du paysage », dit aussi Gérald Domon.

L’important serait d’en sauver plusieurs exemplaires et, si possible, en les gardant dans leur « contexte », avec les autres bâtiments de ferme qui s’intègrent au paysage. Mais pour l’instant, cette charge repose surtout sur le propriétaire.

M. Cadrin et M. Domon comprennent évidemment que les producteurs agricoles aient besoin de granges et d’étables « fonctionnelles ». Mais la beauté du paysage, « tout le monde en profite, c’est un bien commun », dit le professeur : « Il doit y avoir autre chose que la fierté et la volonté d’être un bon citoyen. Pas juste de la sensibilisation, de l’action, et un mécanisme de juste distribution des coûts », plaide-t-il.

Adoptée en avril dernier, la nouvelle mouture de la Loi sur le patrimoine culturel en a aussi laissé plusieurs dubitatifs. Les MRC ont néanmoins l’obligation de réaliser dans les cinq prochaines années un inventaire des immeubles datant d’avant 1940 et qui présentent une valeur patrimoniale. Les municipalités doivent aussi se doter d’un règlement de démolition dans les deux prochaines années et, en attendant, toute demande doit passer par la ministre de la Culture. Il ne s’y trouve cependant rien de précis.

Plusieurs MRC ont déjà fait leur propre inventaire des granges et autres bâtisses agricoles : celles de Coaticook, de Charlevoix, de l’île d’Orléans, de Bellechasse, de L’Islet et de Lotbinière. Martin Dubois, consultant en patrimoine pour la firme Patri-Arch, croit que ces recensions sont un premier pas pour mieux les conserver : « Des MRC nous contactent et ne savent pas trop comment aborder le problème de leur disparition. Donc, on commence par voir ce qui est particulier à chaque secteur et les éléments qui sont de plus grande valeur ou plus marquants », explique-t-il.

L’inventaire ne reste qu’une liste ; l’étape suivante est de pouvoir qualifier ou coder la valeur de chaque bâtiment. Ce travail sera lancé cet automne dans Bellechasse, confirme Claude Lepage, agent culturel pour la MRC. « On n’a pas encore de nombre précis à sauver, mais on veut mieux les cibler, puis approcher les propriétaires et comprendre leur intérêt. »

Gaston Cadrin croit qu’il en faudra plus pour garder les vieilles planches debout. Il rappelle qu’il existe d’autres obstacles aux reconversions des granges, puisque le zonage agricole ne permet pas toujours d’autres usages. « Son utilité est le nerf de la guerre. »

On entre dans une autre grange abandonnée à Saint-François, mais qui sera peut-être sauvée par un jeune homme du coin. On voit encore les coups de hache sur les poutres, équarries à force de bras et de sueur des ancêtres.



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