L’université, nid d’espions

Foule devant l'Université de Montréal en 1967
Photo: Fonds Jules Rochon BANQ Foule devant l'Université de Montréal en 1967

À la fin des années 1960, la contestation gagne les campus de Montréal. Le service de renseignement de la Gendarmerie royale du Canada surveille les étudiants et les professeurs soupçonnés de sympathies avec le « séparatisme » et le « communisme ». Plusieurs centaines de documents, obtenus grâce à la Loi sur l’accès à l’information, montrent que l’Université de Montréal et l’Université du Québec à Montréal ont attiré l’attention de la police avant même la crise d’Octobre.

En ce 15 mars 1967, le tout nouveau Café Campus est bondé. Les étudiants de l’Université de Montréal, juste en face, ne voudraient rater le show pour rien au monde : Robert Charlebois et Louise Forestier, Pauline Julien et Raymond Lévesque… Ils ont tous accepté de participer à un gala de soutien pour les résistants américains qui préfèrent vivre au Canada que combattre le communisme au Vietnam.

Ce soir-là, une taupe de la GRC est dans la salle. Elle fournira à la police des précisions qui lui permettront de rédiger une note sur… tout le monde. Charlebois et Forestier ? Ils n’ont pas (ou pas encore) de numéro de dossier à la GRC, signale son auteur. Les draft dodgers ? Leurs associations sont bien connues de la police. Quant aux organisateurs du concert-bénéfice, la GRC les a, eux aussi, à l’œil : l’Association générale des étudiants de l’Université de Montréal (AGEUM).

Au Québec, le mouvement étudiant tout entier est déjà — et pour longtemps — dans le collimateur de la police, si on se fie à 743 documents récemment divulgués en vertu de la Loi sur l’accès à l’information. Mai 68, la grève générale qui a secoué la France de De Gaulle, n’arrange rien à l’affaire.

L’AGEUM, qui représente les étudiants de la seule université francophone de Montréal (pour l’instant), est d’emblée suspecte : elle est affiliée à l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), qui est elle-même associée à l’Union internationale des étudiants, considérée comme prosoviétique. En ces temps de guerre froide, cela ne pardonne pas.

Le « service de sécurité » de la GRC (son service de renseignement, en réalité) recrute des indicateurs parmi les étudiants et les professeurs. Tant pis si cela contrevient à une consigne gouvernementale (formulée en 1963 et confirmée en 1971) de ne pas exercer de « surveillance générale » des campus. La commission Macdonald sur « certaines activités » de la GRC le lui a vertement reproché dès les années 1980. Ce n’est donc pas un scoop. Mais les documents obtenus font comprendre à quel point la surveillance policière était rigoureuse, voire minutieuse, sur les campus francophones de Montréal.

À une époque où les grèves se multiplient et les bombes du Front de libération du Québec ébranlent Westmount, deux divisions de la GRC (« anti-subversion » et « séparatistes/terroristes ») surveillent les principales associations étudiantes susceptibles de soutenir grévistes et felquistes. Dans un premier temps, des informateurs révèlent à la police les noms des militants les plus en vue. La police sait, par exemple, qui a pris la parole lors de l’assemblée générale de l’UGEQ, à Québec, en 1969 : Louise Harel et Claude Charron (deux futurs ministres péquistes), Gilles Duceppe et Jean Doré (futurs chef bloquiste et maire de Montréal), notamment.

Cela ne lui suffit pas. La GRC tient à connaître les noms des simples délégués venus de Montréal. Il suffirait de jeter un œil sur les registres des deux hôtels où ils ont retenu des chambres, suggère un enquêteur. Les policiers affectés à la tâche ne doivent toutefois pas faire preuve de zèle… « Aucune initiative ne doit compromettre l’identité de notre source », prévient l’auteur de la note consacrée à ce sujet.

Les « sources » de la GRC ne se contentent pas toujours de recueillir des noms ; elles rapportent souvent les propos des uns et des autres. C’est le cas, lors d’une réunion de l’UGEQ, le 29 janvier 1969, à Montréal. Grâce à un informateur, la police sait, par exemple, que Louise Harel a défendu les étudiants de l’Université Sir-George-Williams qui occupent le laboratoire informatique pour protester contre le racisme et que Pierre-Paul Roy (président du Syndicat étudiant du Collège Maisonneuve et futur sous-ministre au gouvernement du Québec) a plaidé en faveur de la création d’un mouvement qui mobiliserait la jeunesse au-delà des seuls étudiants, etc.

Une menace « alarmante »

Les objectifs de l’UGEQ, qui milite pour la démocratisation de l’enseignement supérieur, ne sont pourtant pas illégaux. La police craint, toutefois, que cette association « pousse de jeunes têtes brûlées à entretenir le climat de contestation pour le rendre plus virulent encore », écrit le directeur du service de sécurité de la GRC à Montréal, Donald Cobb. Dans une note rédigée quelques jours après la réunion du 29 janvier 1969, il relève que des maoïstes parmi eux « ont déjà étendu leurs tentacules aux trois campus universitaires de Montréal » sur lesquels ils feraient peser une « menace alarmante ». (NDLR : L’UQAM ne sera créée qu’en avril 1969.)

Après Octobre 1970, les agents secrets s’intéressent aussi aux cégeps. Le collège de Saint-Hyacinthe, notamment, est sous haute surveillance. Une liste d’« éléments radicaux » en puissance fait cinq (!) pages. Certains d’entre eux, craint la police, pourraient être tentés d’entrer en relation avec l’une des nombreuses sœurs du felquiste Jacques Lanctôt, qui y est inscrite.

Aucune manifestation à laquelle les étudiants s’associent n’est trop insignifiante pour retenir l’attention de la police. En 1968, 150 « beatniks » se réunissent devant le consulat de France, place de la Bourse, pour exprimer leur solidarité avec les étudiants en grève à Paris. Un informateur de la GRC est sur place… Une centaine de personnes assistent à une conférence du militant pacifiste américain Ralph Schoenman. La police alerte « les Américains ». (Les documents ne permettent pas de déterminer s’il s’agit de la CIA ou du département d’État.)

La guerre froide est, bien entendu, au cœur des préoccupations de la police. L’AGEUM est en relation avec le KGB, assure un document sans apporter de précisions. Tout ce qui concerne l’URSS est considéré comme louche. Un étudiant de l’Université de Montréal est invité à y faire un stage d’études de neuf mois ? La GRC est aussitôt au courant. Le consulat de ce pays expédie à l’AGEUM un livre par la poste ? La police sait de quoi il s’agit (en l’occurrence, un ouvrage sur les universités soviétiques).

Les voyages de l’autre côté du « rideau de fer » ne passent pas inaperçus. Les inspecteurs et les enquêteurs prennent bonne note du séjour que deux vice-présidents de l’UGEQ font en Mongolie, en 1967. (Ils assistent à un congrès de l’Union internationale des étudiants.) Dans la même veine, ils s’intéressent aux étudiants et aux syndicalistes qui se rendent en Chine en 1973, un voyage organisé par la Confédération des syndicats nationaux.

Par moment, des informateurs fournissent des rapports d’une précision effarante. C’est le cas, en pleine Expo 67, lorsqu’un étudiant cherche à rencontrer de « vrais révolutionnaires » au restaurant du pavillon cubain de Terre des Hommes. André d’Allemagne, un fondateur du Rassemblement pour l’indépendance nationale, doit aussi être là. Si ce dernier leur pose un lapin, la GRC croit savoir pourquoi : « Il avait mal aux dents »… Seule une source particulièrement bien informée pouvait être au courant.

Au fil des ans, alors que le Péril rouge et la menace felquiste s’estomperont, le ton des documents, rédigés de plus en plus souvent en français (la GRC est officiellement bilingue depuis 1974), les capitaines, sergents et caporaux se feront plus nuancés. Leurs analyses gagneront en précision, surtout lorsqu’il sera question de l’extrême gauche. Bien qu’elle soit éparpillée en une multitude de groupuscules, les policiers finissent par s’y retrouver. « Les acteurs sont bien identifiés, écrit l’un d’eux, en 1975. La masse étudiante, comme d’habitude, reste sceptique. » Cela n’empêchera pas l’auteur de ce texte de faire ajouter quatre noms au fichier des personnes à suivre. Parmi eux, un seul nom n’a pas été rayé : celui de feu François Cyr, futur enseignant, syndicaliste et candidat de Québec solidaire.

Une fraction des écrits abondants

Combien de pages le service de renseignements de la GRC a-t-il consacrées aux universités canadiennes ? Plus de 50 000 ?

Sur le papier, Bibliothèque et Archives Canada (BAC) « conserve et diffuse le patrimoine documentaire ». Dans les faits, les documents du « service de sécurité » de la GRC restent difficiles d’accès, malgré la dernière refonte de la Loi sur l’accès à l’information (2019) qui promettait plus d’ouverture et de transparence.

Peu d’historiens ont exploité les archives de la GRC. La palme revient à Steve Hewitt, qui a obtenu environ 15 000 documents pour son livre Spying 101: The RCMP’s Secret Activities at Canadian Universities, 1917-1997. Et ses demandes d’accès à l’information ne concernaient ni l’UQAM ni l’Université de Montréal…

Marcel Martel, un professeur de l’Université York, a pu consulter « quelques centaines » de documents de la GRC pour un article sur les manifestations antiracistes de 1969 à l’Université Sir-George-Williams (composante de la future Université Concordia).

Pour sa Chronique d’une insurrection appréhendée (Septentrion), Éric Bédard a pu mettre à profit des documents obtenus par la défunte Fondation Octobre 70. Il ne s’agissait pas de rapports de la GRC en tant que tels, mais de procès-verbaux de réunions du Centre d’opérations stratégiques, la cellule de crise du gouvernement fédéral à laquelle la police était associée.

Notre propre demande d’accès à l’information mettait l’accent sur le Syndicat des professeurs de l’UQAM et l’Association générale des étudiants de l’Université de Montréal. Si elle nous a permis, après trois ans de démarches, d’obtenir 743 pages, la récolte est moins bonne qu’il n’y paraît. Dans le lot, on trouve beaucoup de coupures de presse et de traductions du français vers l’anglais. Et beaucoup de pages sont abondamment caviardées.

Cette « censure » se fonde, principalement, sur trois articles de la Loi sur l’accès à l’information. Les deux premiers permettent de bloquer la communication de renseignements fournis par des provinces ou des municipalités (lire : la Sûreté du Québec et le Service de police de la Ville de Montréal). Le troisième concerne la protection des données personnelles. Facile de deviner qu’il s’agit, au premier chef, de protéger les sources de la GRC. À ce sujet, la police a déjà fait valoir qu’elle ne s’était pas uniquement appuyée sur des indicateurs rémunérés, mais également sur des délateurs heureux de lui donner un coup de pouce.

Au final, 743 pages sont peu de chose au regard de la masse de documents de la GRC consacrés aux universités. Combien en trouve-t-on dans les collections de BAC ? Plus de 50 000, selon Steve Hewitt, aujourd’hui professeur à l’Université de Birmingham, en Angleterre. « Au bas mot », précise-t-il.

 

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