Appel à la solidarité parmi la communauté haïtienne de Montréal

Cette absence de gouvernement plonge le pays dans une situation de violence inédite.
Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse Cette absence de gouvernement plonge le pays dans une situation de violence inédite.

Quelques dizaines d’Haïtiens montréalais se sont réunis, lundi après-midi, au pied du consulat d’Haïti à Montréal. L’heure était à la solidarité et au soutien moral pour la communauté encore sous le choc de la mort de leur président.

« Il n’y a personne qui pleure la mort de Jovenel Moïse. C’était quelqu’un qui n’était pas particulièrement aimé », explique l’organisatrice du rassemblement et militante, Marie Dimanche. « Mais, la façon dont il est mort — d’abord on ne sait pas vraiment qui ou pourquoi il a été tué, c’est encore nébuleux — c’est assez inquiétant. »

Ce qui inquiète aussi plusieurs Haïtiens d’ici, c’est le « vide institutionnel » qui s’enracine dans la perle des Antilles. « Il n’y a plus de député, il y a seulement un tiers du sénat qui est encore là, il n’y a plus de président, le juge de la Cour de cassation est mort depuis un an… », énumère Mme Dimanche. En effet, le défunt président n’a pas organisé d’élections depuis son arrivée au pouvoir en 2017. Les mandats des parlementaires haïtiens sont arrivés à expiration sans que leurs successeurs soient désignés et le gouvernement n’a pas non plus daigné proposer de nouveaux juges pour remplacer les membres du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire.

Si j’étais là-bas, je serais déjà mort.

Cette absence de gouvernement plonge ainsi le pays dans une situation de violence inédite. « Je suis né en Haïti, j’ai fait toute ma vie en Haïti », témoigne Jean-Alex Joseph, rencontré lors du rassemblement. « Ça fait deux ans et demi que je suis ici. J’ai jamais connu cette situation d’insécurité là. C’est vraiment nouveau. Même en 2004 [lors du coup d’État contre le président Jean-Bertrand Aristide], ce n’était pas comme ça. Là, c’est de la grosse criminalité avec de l’artillerie lourde. » 

Des gangs armés assaillent et kidnappent sans discernement, un peu partout sur le territoire, confie-t-il. « Si j’étais là-bas, je serais déjà mort. »

Jean-Alex Joseph craint, comme beaucoup d’autres, pour la sécurité de sa famille restée en Haïti. « Ça m’arrive de parler avec quelqu’un dans la matinée et dans la soirée, la personne me dit qu’on vient juste de kidnapper mon oncle. On vient de prendre un ami. On vient de prendre des gens avec qui j’étais à l’école. C’est ça tous les jours. »

Et il aura fallu la mort du dirigeant de l’État pour que l’attention des pays du monde revienne sur son pays, déplore-t-il. « Deux semaines avant la mort du président, il a y une quinzaine de personnes qui ont été exterminées à la mitraille dans un quartier. »

Une communauté inquiète… et divisée

Entouré de drapeau bicolore, Philippe Fils-Aimé prend la parole devant la petite foule et les quelques journalistes. « On est tout près d’une grosse catastrophe humanitaire. Il y a 4 millions d’Haïtiens qui ne mangent pas plus qu’une fois par jour. Et allez voir ce qu’ils mangent. Actuellement en Haïti, la plupart des gens qui le peuvent sont en train de construire des bateaux pour prendre la mer. »

Certains membres de la diaspora prennent ensuite le haut-parleur pour dénoncer les ingérences internationales dans ce pays de 11 millions d’habitants.

 « Justin Trudeau devrait se dissocier de la position états-unienne sur Haïti et donc, […] d’avoir une prise de position différente et de respecter la souveraineté des Haïtiens. Il faut arrêter de se mêler de la politique haïtienne. Ça serait la chose la plus respectueuse à faire », résume Marie Dimanche. Elle prend pour exemple la formation de policiers haïtiens par le Canada depuis 2007. « Les payeurs de taxes canadiens payent beaucoup pour ça et cette police-là, c’est une bande de criminels en gros. Est-ce que le Canada ne devrait pas revoir son implication à ce niveau-là ? » Elle invite la diaspora d’ici et ses alliés à utiliser leur poids politique pour modifier la position diplomatique canadienne.

Cette position semblait partagée parmi les autres personnes présentes. Des désaccords surviennent toutefois autour du legs du dernier président d’Haïti.

« Ce n’est pas pour rien qu’il est décédé cet homme-là », raconte Emerson Pierre-Louis, au Québec depuis des décennies. « Il essayait de se battre contre quelque chose des plus grands que lui, mais il n’avait pas le support nécessaire pour faire face à tout ça. Il n’était pas assis à son bureau à ne rien faire. »

La devise d’Haïti, « l’Union fait la force », peine à prendre forme pour toutes sortes de raisons, conjecture pour sa part Jean-Alex Joseph. « Cette fougue politique dont on a besoin pour se mettre ensemble et se battre, on ne peut pas l’avoir. C’est difficile, parce que les gens sont fatigués. Il y a du désespoir. On se bat au quotidien pour arriver à survivre et trouver de quoi envoyer à nos familles. Et puis il a une dépolitisation. Ça devient difficile de réunir une masse critique de gens pour pouvoir simplement dire qu’on est là. » L’incertitude face à l’avenir d’Haïti, elle, est bel et bien là.

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