L’âge des euphémismes: être vieux, et alors?

Les termes abondent pour décrire cette catégorie élastique de gens qui n’ont plus 20 ans depuis plus ou moins longtemps.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les termes abondent pour décrire cette catégorie élastique de gens qui n’ont plus 20 ans depuis plus ou moins longtemps.

Les luttes sociopolitiques identitaires se poursuivent dans le vocabulaire. Cette série porte sur l’identité par les mots et sur les mots de l’identité. Deuxième cas : comment désigner les personnes qui ne sont plus jeunes ?

Martine Lagacé est professeure de communications à l’Université d’Ottawa. Elle a donné ses cours en ligne pendant la pandémie. Elle en a suivi aussi pour ses propres nouvelles études de maîtrise en éthique publique à l’Université Saint-Paul. Son doctorat en psychologie sociale ne lui suffit donc pas ?

« Je trouve que la dimension éthique de nos problèmes sociaux actuels est fascinante, explique-t-elle au bout du fil. Je pense à mes notes, mais j’étudie surtout dans un esprit totalement différent, sans pression, dans le seul plaisir d’apprendre et d’échanger. Pour déboulonner les mythes relatifs au vieillissement, je pense qu’il faut apprendre jusqu’à notre dernier souffle. »

La professeure et étudiante se souvient de la collation des grades 2020 dans son université, une cérémonie virtuelle, où une dame de plus de 80 ans a reçu un doctorat en philosophie. « C’est très impressionnant, et ça fait partie des clichés à déconstruire : ce n’est pas vrai qu’à partir de 45 ou 50 ans, on ne peut plus rien apprendre et entreprendre. »

Elle-même a tout juste 56 ans. Pas vraiment une vieillesse. « Je suis chronologiquement considérée comme faisant partie de la catégorie des aînés, dit la spécialiste de l’âgisme, des stéréotypes et des discriminations sur la base de l’âge. Je suis une senior person, comme disent parfois mes collègues anglophones. »

Vieux et vieilles, le tabou

Les termes abondent pour décrire cette catégorie élastique de gens qui n’ont plus 20 ans depuis plus ou moins longtemps. En France, on dit « senior » pour désigner les travailleurs de 50 ans, ou même de 45 ans et plus. Ici et là, on voit aussi « aînés », « personnes âgées », « personne du troisième âge » ou du « quatrième âge », etc. Par contre, « vieux » ne se dit plus. Ou si peu que pas.

« Pour les premiers concernés, il y a des mots à éviter, dit la professeure. Moi, maintenant, je sais que jamais je ne pourrais me permettre d’utiliser les mots “vieux” ou “vieilles” dans les groupes de discussion. Il n’y a pas d’énergie à perdre là. Ce sont des termes connotés très négativement. On n’arrive pas à associer cet âge de la vie à quelque chose de positif, de l’ordre de la croissance, des possibilités, d’un horizon. C’est comme si “vieux” et “vieilles” signifiaient déclin, perte d’autonomie et CHSLD. On refuse le mot par protection psychologique. »

La professeure avoue qu’elle aimerait conserver ces mots anciens pour décrire les anciens, des appellations positives à ses yeux « parce qu’elles disent les vraies choses ». Elle les emploie un peu dans ses conférences après des précautions et explications d’usage. Elle y voit même une manière de lutter contre l’âgisme en ne faisant pas semblant.

Les travaux savants en anglais n’optent même plus pour « elder » — souvent à la demande des organismes subventionnaires —, préférant « older adult », traduit alors par « personne vieillissante » ou, mot à mot, par « adulte plus âgé ».

« Je pense que le politiquement correct est en train de nous nuire énormément, y compris dans la lutte contre l’âgisme », dit la spécialiste, qui doit aussi se soumettre à ces choix dans ses recherches subventionnées.

C’est comme si “vieux” et “vieilles” signifiaient déclin, perte d’autonomie et CHSLD. On refuse le mot par protection psychologique.

 

Le terme « personnes âgées » reste plus ou moins accepté en français d’ici. La professeure opte souvent pour « personne aînée », tout simplement. « Il faut sortir du carcan du vocabulaire parce qu’on croit qu’en n’utilisant pas certains mots, on fait disparaître la connotation négative et tous les stéréotypes attribués au vieillissement. Moi, je suis très fière de faire partie des personnes âgées. Il y a des personnes jeunes et des personnes vieilles dans une société, voilà tout. »

Un âgisme latent ?

Le Canada compte plus de 38 millions d’habitants depuis l’an dernier, selon Statistique Canada. Un nombre qui n’a probablement pas augmenté cette année à cause de la chute de l’immigration et de la surmortalité due à la pandémie.

Le pays compte aujourd’hui près de sept millions de personnes de 65 ans et plus, dont environ 11 500 centenaires dûment recensés au 1er juillet 2020. La proportion d’aînés (18 %) dépasse celle des enfants de moins de 15 ans (16 %). Le vieillissement démographique se poursuit, même en temps de crise sanitaire catastrophique pour les « adultes plus âgés ».

« La pandémie de COVID-19 a provoqué un véritable âgicide, notamment chez les personnes aînées vivant en milieu collectif », ont écrit dans une lettre ouverte deux professeurs, le Dr Réjean Hébert et Yves Cloutier, en novembre 2020, après la première vague. « Les plus de 70 ans ne constituent que 19 % des cas de COVID-19 ; or, 92 % des décès ont été constatés dans ce groupe d’âge. Pourtant, une telle hécatombe n’a pas suscité la colère de la population ni celle de nos dirigeants. »

Pas de mouvement Old Lives Matter, pas de limogeage de dirigeants (ou si peu) ni même de manifestation symbolique ou d’indignation en ligne, ajoutaient les universitaires, qui demandaient finalement : « N’y a-t-il pas là un âgisme systémique latent que la pandémie a soudainement mis au jour ? »

Martine Lagacé répond que oui et le répète. Elle s’est indignée dès le début de la crise de l’apparition du mot-clic #BoomerRemover pour décrire la pandémie comme « vireur de vieux ». Elle pense que la crise sanitaire a accentué l’impression qu’il ne fait pas bon vieillir dans notre monde actuel, que la vieillesse est en elle-même une maladie.

« La peur de vieillir a probablement décuplé pendant la pandémie, dit-elle. Toutes les personnes âgées qui me parlent disent qu’elles ne veulent pas se retrouver dans un centre de soins de longue durée. Tout ce qu’on a vu pendant la pandémie va contribuer à agrandir le fossé entre personnes aînées qui se disent encore jeunes, encore actives, encore en santé, et celles qui ont besoin d’aide, en perte d’autonomie. »

Elle ajoute que, dans son domaine d’expertise, de plus en plus de travaux, surtout en anglais, parlent de la catégorie du quatrième âge lié à l’hyperlongévité — celui des vieux vraiment vieux, souffrant de la maladie d’Alzheimer, de démence, d’une perte d’autonomie et du CHSLD… « Le quatrième âge, c’est celui de la grande vieillesse, celle qu’on ne veut pas vivre, explique Mme Lagacé. Les personnes âgées elles-mêmes se poussent de cette réalité. »

Plus de 10 000 personnes de 60 ans et plus sont décédées de la COVID-19 au Québec depuis le début de la pandémie, en février 2020. La professeure Lagacé ne fonde pas trop d’espoir dans une prise de conscience et des changements radicaux dans « le monde d’après ». Comme nos sociétés qui carburent à la croissance exponentielle vont probablement se remettre à surconsommer, elles risquent bien de continuer à laisser encore et toujours les vieux en rade.

« Il y a une volonté apparente, note la professeure et étudiante qui se promet d’apprendre de nouvelles langues à la retraite. Mais je ne suis pas certaine que, dans notre société, c’est une priorité de bien vieillir. Mourir dans la dignité, peut-être, et encore là… Mais vieillir dans la dignité ? Je ne suis pas certaine qu’à long terme la pandémie nous aura donné l’élan nécessaire. Ça part de nous aussi. Il faudrait dire avec fierté que la vieillesse peut être un âge passionnant. Ça ne veut pas dire jouer au jeune. Ça veut dire entreprendre et apprendre de nouvelles choses… »

Un jeune pingouin non binaire

En Corée du Sud, kkondae serait un peu l’équivalent de « OK boomer », cette réponse adressée par les plus jeunes aux plus vieux pour leur reprocher leur condescendance et leur prétention de tout mieux savoir et d’avoir déjà tout vu. Là-bas aussi, la critique intergénérationnelle bat donc son plein.

Cette tension entre les générations se concentre aussi autour de Pengsoo, personnage d’une série éducative en ligne. Le gros pingouin de 2,10 mètres s’exprime avec la voix éraillée d’un homme d’âge mûr. Pengsoo, créé pour les enfants, est maintenant tellement populaire auprès de toute la population qu’il a été désigné personnalité de l’année en 2019 — devant le groupe K-pop BTS, s’il vous plaît. Il a sa chaîne YouTube suivie par plus d’un million de personnes, jeunes et vieilles. Cette mascotte parle franchement aux plus vieux sans même utiliser les formules de politesse attendues en coréen. Son attitude peut évoquer celle de l’irrévérencieuse Fifi Brindacier, qui incarnait déjà un certain ras-le-bol des enfants devant les hiérarchies parfois insensées des adultes.

Pengsoo, c’est kkondae au cube. Ses rondeurs et sa hauteur atypiques servent aussi à briser des codes rigides dans une société obsédée par les apparences. Le fait qu’il se présente comme une personne non binaire rajoute à la complexité du personnage créé par une productrice qui voulait précisément l’utiliser pour briser les stéréotypes et les représentations dans les médias d’une société réputée très homogène.

« Le succès de Pengsoo repose en partie sur le fait qu’il s’écarte des normes sociales en Corée du Sud, qui peuvent être assez rigides », a résumé Jimin Kang, journaliste spécialiste de la culture populaire coréenne, interviewée dans le cadre du Kultur Symposium Weimar. La rencontre internationale de la mi-juin portait sur les relations intergénérationnelles, et plus spécifiquement sur la jeunesse dans le monde. « Je pense aussi que, si Pengsoo est si populaire auprès des millénariaux, particulièrement ceux qui ont l’âge de travailler, c’est qu’il adopte une attitude rafraîchissante par rapport à la vie de bureau. »

La mascotte parle à ses patrons comme bon lui semble. Le pingouin peut par exemple leur lancer : « Comment osez-vous me contacter mon jour de congé ? » Dans la vraie vie, peu de jeunes Coréens oseraient l’imiter, mais ils n’en pensent pas moins, explique Mme Kang.

Des slogans « Pengsoo président » ou « Pengsoo président des travailleurs » circulent. En plus, beaucoup de plus vieux adorent Pengsoo, regardent son émission à la télé et s’éduquent eux aussi en rigolant.

La société coréenne, qui a connu une modernisation fulgurante après la guerre de Corée, reste très marquée par les démarcations générationnelles. Les Coréens qui ont participé aux mouvements prodémocratiques de la fin du siècle dernier forment la génération 386, nommée d’après le processeur Intel, soit celle des trentenaires (d’où le 3) des années 1990, qui fréquentaient l’université dans les années 1980 (d’où le 8) et qui sont nés dans les années 1960 (le 6). Ce groupe a énormément contribué au boom économique tout en respectant les règles sociales rigides dont ils ont hérité.

Les plus jeunes, nés au tournant du millénaire et marqués par la révolution numérique, trouvent leurs parents trop conservateurs, trop kkondae. Cette génération est parfois appelée celle des « trois démissions » (3 Give-Up Generation, en anglais) parce qu’elle renonce aux fréquentations, au mariage, à la parentalité. Le compte des renoncements serait maintenant rendu à 5, voire à 7, avec l’ajout des rêves inaccessibles de l’accès à la propriété, d’un emploi stable, d’une éducation, des loisirs et tout le reste.



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