Les budgets participatifs, des idées pour changer la ville

Certains projets issus des budgets participatifs menés dans Ahuntsic-Cartierville en 2019 et 2020 n’auraient probablement pas pu voir le jour sans cet exercice, dont celui qui sera réalisé très prochainement de bateaux électriques sur la rivière des Prairies, déclinaison du projet déjà en place sur la rivière Richelieu, à Saint-Jean-sur-Richelieu (notre photo).
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Certains projets issus des budgets participatifs menés dans Ahuntsic-Cartierville en 2019 et 2020 n’auraient probablement pas pu voir le jour sans cet exercice, dont celui qui sera réalisé très prochainement de bateaux électriques sur la rivière des Prairies, déclinaison du projet déjà en place sur la rivière Richelieu, à Saint-Jean-sur-Richelieu (notre photo).

Aménagement de saillies de trottoir végétalisées, création de mini-forêts, transformation de stationnements en îlots de fraîcheur ou encore construction d’une serre agricole. Ces jours-ci, les Montréalais ont l’occasion de se prononcer afin de choisir leur projet citoyen préféré parmi les 35 qui ont été retenus dans le cadre du budget participatif lancé par la Ville de Montréal.

Inspiré du concept né en 1989 à Porto Alegre, le budget participatif proposé par la Ville de Montréal en novembre dernier permettra de concrétiser au moins quatre idées soumises par des citoyens. Sur le thème de la transition écologique et sociale, il est doté d’une enveloppe de 10 millions de dollars, ce qui en fait le plus gros projet du genre au Québec.

Quelque 4500 citoyens ont proposé 600 idées et, au terme d’un long processus de validation et de consultation, 35 projets ont été retenus et sont soumis au vote jusqu’au 11 juillet. Plusieurs villes au Québec, de même que quelques arrondissements montréalais, ont éprouvé le concept, mais c’est la première fois que la Ville de Montréal s’aventure dans cet exercice.

Une ville, 19 arrondissements

La tâche n’a pas été simple, admet Isabelle Gaudette, chargée de projet et développement au Centre d’écologie urbaine de Montréal (CEUM) qui épaule la Ville dans cette entreprise. Avec ses 19 arrondissements qui jouissent d’une certaine autonomie, la métropole est une grosse bête à gérer. Sans compter la COVID-19, qui a retardé le processus et compliqué les activités de mobilisation. « C’est un bébé de la ville-centre, mais il va se réaliser dans les arrondissements. Il a fallu consulter plus de 100 professionnels dans les arrondissements et la ville-centre pour l’analyse des projets. Et chacun des arrondissements devait dire s’il acceptait de recevoir les projets et s’il avait la capacité de les réaliser. »

Les 35 projets retenus, dont le coût varie entre 500 000 $ et 3 millions de dollars, se déclinent en quatre grands thèmes : mobilité durable et active, verdissement et biodiversité, agriculture urbaine et alimentation ainsi que milieux de vie inclusifs. Certains projets sont attachés à des lieux précis, comme le corridor vert pour piétons et cyclistes à Montréal-Nord, les ruelles blanches d’Outremont ou la construction d’une serre dans Saint-Michel, alors que d’autres, comme la végétalisation de bâtiments, pourraient être implantés dans plusieurs arrondissements.

[Un budget participatif] peut permettre à des gens d’avoir un peu d’emprise sur les décisions qui sont prises

 

Pourquoi se prêter à un tel exercice étant donné que les politiciens sont justement élus pour prendre des décisions pour le bien de la collectivité ? La mairesse d’Ahuntsic-Cartierville et responsable du dossier de la démocratie au comité exécutif, Émilie Thuillier, estime qu’il s’agit là d’une occasion pour la Ville de susciter une plus grande adhésion citoyenne.

Mais il n’y a pas que cela. Certains projets issus des budgets participatifs menés dans Ahuntsic-Cartierville en 2019 et 2020 n’auraient probablement pas pu voir le jour sans cet exercice, dont celui des bateaux électriques sur la rivière des Prairies, soutient-elle. « Même si on est élus, on n’aurait peut-être pas choisi de dépenser 60 000 $ pour des balades de bateaux électriques sur la rivière parce que c’est un peu un nice to have, mais beaucoup de gens auraient pu nous dire : “pourquoi vous ne réparez pas des nids-de-poule à la place ?”. »

Émilie Thuillier croit que cette première édition du budget participatif pan-montréalais permettra de peaufiner le concept. « Est-ce qu’il y a des projets qui vont être favorisés ou défavorisés parce qu’ils touchent un seul arrondissement ou plusieurs ? On n’en a aucune idée parce que l’expérience est vraiment unique. On veut faire le bilan et déterminer si on fera plusieurs catégories à l’avenir. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Pédagogie municipale

Outil démocratique ou poudre aux yeux ? Isabelle Gaudette, du CEUM, est d’avis que les budgets participatifs permettent non seulement d’intéresser les citoyens à la vie municipale, mais aussi de les initier aux réalités auxquelles sont font face les gestionnaires et les élus. « Les gens vont proposer une idée, mais il faut leur expliquer par exemple que le Grand Boulevard relève de la ville-centre et que le terrain de l’hôpital appartient au gouvernement du Québec », explique-t-elle. « Il y a aussi la question des coûtset des normes à respecter. Les gensne s’imaginent pas que des aménagements peuvent coûter aussi cher. “Pourquoi un module de jeux peut-il coûter 70 000 $?” se demandent-ils. Mais ce n’est pas comme si on l’achetait chez Canadian Tire. »

Depuis 15 ans, une trentaine de municipalités et arrondissements se sont prêtés à l’exercice des budgets participatifs. L’arrondissement du Plateau-Mont-Royal avait ouvert le bal en 2006, mais le processus visait d’abord à donner l’occasion aux citoyens de se prononcer sur les dossiers à prioriser en matière d’investissements. Le projet avait d’ailleurs été sévèrement critiqué par Richard Bergeron, alors chef de Projet Montréal.

Le concept a cependant été repris par la municipalité de Saint-Basile-le-Grand à compter de 2014, puis adopté par d’autres villes, comme Baie-Saint-Paul, Boisbriand, Nicolet et Rimouski.

Budgets limités

« Les budgets participatifs sont un succès partout à l’étranger, mais au Canada, il y a eu de la résistance. J’ai de la difficulté à comprendre pourquoi », indique Laurence Bherer, professeure au Département de science politique de l’Université de Montréal. Selon elle, le processus permet aux citoyens d’influer sur les décisions de leur ville, mais elle reconnaît qu’au Québec, les sommes en jeu demeurent tout de même limitées.

À Paris, le budget participatif bénéficie d’une enveloppe de 110 millions d’euros, soit 5 % du budget d’investissement de la Ville. Mais il n’est pas à l’abri des critiques, car depuis 2014, plusieurs projets ont été retardés et certains ne sont jamais sortis de terre. Au début de 2021, le Conseil de Paris a d’ailleurs décidé de réduire le nombre de projets et d’augmenter les sommes consenties à chacun d’eux afin de privilégier le qualitatif plutôt que le quantitatif.

Laurence Bherer croit cependant aux vertus des budgets participatifs et avance même que ce concept devrait être appliqué dans d’autres domaines que la sphère municipale : dans les écoles, dans les universités ou les HLM, par exemple. « Ça peut permettre à des gens d’avoir un peu d’emprise sur les décisions qui sont prises. »

Les budgets participatifs créent toutefois un certain flou dans le partage des responsabilités entre la Ville et les citoyens, note-t-elle. La pérennité des projets peut aussi être compromise puisqu’ils reposent sur une collaboration entre la société civile et les pouvoirs publics, et que le financement n’est pas nécessairement garanti dans le temps. « Comme dans tout, passeulement les budgets participatifs, il y a souvent beaucoup d’argent pour lancer les projets, mais pour les faire fonctionner, c’est autre chose. Un budget participatif, c’est vraiment quelque chose qui se regarde dans le temps. »

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