À une chambre de la rue, en pleine crise du logement

Lundi, à trois jours de la date butoir du 1er juillet, Michaël Therrien s’est résigné à louer une chambre sans bail, qui se paie au mois.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Lundi, à trois jours de la date butoir du 1er juillet, Michaël Therrien s’est résigné à louer une chambre sans bail, qui se paie au mois.

Ce n’est pas faute d’avoir cherché. Michaël Therrien a appelé plus d’une vingtaine de propriétaires avant de se rabattre sur cette chambre. « Je ne compte pas rester », dit-il, avant même d’y emménager. Il ne connaît pas beaucoup ce secteur du Cap-de-la-Madeleine, à l’est de Trois-Rivières, mais le nom de la rue du Sanctuaire semble tout désigné.

Précaire, il a vécu ce 1er juillet avec le stress de ne pas avoir trouvé un autre logement adapté à ses besoins, à l’instar de centaines d’autres personnes au Québec.

« Tous les ans, c’est comme ça, je me retrouve presque sans domicile fixe. Si j’avais pas trouvé ce recoin-là, c’est la rue après », dit Michaël Therrien. Au sous-sol de la maison de chambres où il a déposé ses boîtes jeudi, il s’assoit sur le lit simple en soupirant.

Une commode et une table basse sont déjà dans la pièce. C’est tout ce qui pourra y entrer, juge-t-il. Le reste de ses effets personnels l’embête : « Des endroits comme ici, tu te fais vider ta chambre dès que tu as le dos tourné. Ça m’est déjà arrivé, alors je ne veux pas avoir des objets de valeur », dit Michaël.

Visiblement encore incertain de pouvoir faire confiance aux autres chambreurs, il devra néanmoins partager une salle de bains avec eux, tout au bout du corridor. Dans la pièce commune, trois divans sont tournés vers une télévision « qui va bientôt arriver », lui a-t-on assuré.

Dans les derniers mois, chacun de ses appels à propos d’un logement à louer se concluait de la même manière. Il échouait à l’enquête de crédit, une procédure imposée aujourd’hui « systématiquement » selon lui. « J’ai pourtant de l’argent pour payer le loyer, mais ma cote de crédit est très mauvaise », relate-t-il pour expliquer tous ces refus.

Michaël est prestataire de l’aide sociale avec une contrainte sévère à l’emploi, ce qui lui donne un budget pour louer une habitation, bien que minimal. Mais tout de même, il aurait la capacité de payer « avec régularité », se console-t-il.

Le plus longtemps qu’il est resté dans un appartement, c’était trois ans. L’an dernier, il est déménagé de Sherbrooke pour vivre en colocation ici, à Trois-Rivières. Mais à cause des critères de l’aide sociale, il craint d’être déclaré conjoint de fait avec sa colocataire, après 12 mois de cohabitation, une possibilité tout à fait réelle selon Éducaloi.

Le pas tranquille, la voix assurée, il est très éloquent sur sa propre condition et celle de ses voisins. « Quoi, les pauvres ont le droit de penser ? glisse-t-il. Le logement, c’est ta barrière d’avec le monde, ton château fort, là où tu ne subis pas les violences sociales. Mais les logements des pauvres, tu entends le voisin roter, alors tu es jamais chez toi vraiment », réfléchit-il, philosophe.

La rue, Michaël l’a déjà vécue, à la fin de l’adolescence. Elle a laissé ses marques et il vit depuis 14 ans avec des diagnostics de troubles de santé mentale. Différents médicaments au fil de sa condition l’ont parfois laissé dans un état d’abattement, un voile cotonneux autour du cerveau, lui qui aime tant penser. Malgré les crises d’angoisse et un peu de phobie sociale qui lui reste à surmonter, Michaël se sent aujourd’hui prêt à étudier. Il veut devenir pair aidant, bénévole dans des ressources alternatives, partie d’un projet de ferme communautaire à Durham-Sud.

Lundi, à trois jours de la date butoir du 1er juillet, il s’est résigné à cette chambre sans bail, qui se paie au mois. « Je l’appelle mon garde-robe pas de garde-robe », évoque-t-il, cette fois un sourire en coin.

Alors qu’il s’inquiète du fait que la pièce ne soit pas assez large pour son climatiseur portatif, son cellulaire sonne. « Allô, as-tu encore besoin d’entreposage ? » dit une voix essoufflée au bout du fil.

Des services en alerte

Ce sont plus de 450 ménages qui se sont retrouvés sans adresse où déménager ce jeudi, selon une compilation du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU). Comme Michaël, plusieurs de ces personnes sont inscrites à des services d’hébergement d’urgence, sur des listes d’attente pour un logement social ou encore cherchent à entreposer leurs biens dans l’attente d’un toit plus permanent.

À Trois-Rivières, c’est une vingtaine de ménages qui n’avaient pas réussi à signer de nouveau bail pour le premier juillet. Le taux d’inoccupation dans cette ville a fondu de 4,7 % à 1,3 % en un an selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL).

« C’est d’une ampleur jamais vue cette année pour nous », dit Carol-Ann Côté, coordonnatrice d’InfoLogis Mauricie. La voix qui court au téléphone aujourd’hui, c’est elle. L’absence de logements abordables a plongé de nombreuses familles dans une gestion de crise de dernière minute. Trois d’entre elles vivront à l’hôtel en attendant une solution ; une autre est dans une tente-roulotte ; une mère dort dans une salle de lavage avec son bébé de 15 mois. « Le fait que peu de logements soient disponibles, les propriétaires se sont faits plus pointilleux. On voit plus de discrimination », note Mme Côté.

Le 1er juillet « n’est que la pointe de l’iceberg », rappelle aussi Véronique Laflamme, porte-parole du FRAPRU. « Il y a aussi toutes les personnes qui ont accepté de vivre dans un logement trop cher, trop petit, insalubre ou excentré pour au moins avoir un toit. Et ceux qui vont couper dans d’autres besoins pour payer », énumère-t-elle.

L’association sonne aussi l’alarme sur un « accroissement alarmant des cas de ménages chassés de leur milieu de vie » par des « rénovictions » ou des reprises de logement : « À Montréal, près de 40 % des demandes d’aide reçues par l’Office municipal habitation de Montréal viennent de locataires ayant vécu une reprise de logement ou une éviction », cite-t-elle.

Le fait que peu de logements soient disponibles, les propriétaires se sont faits plus pointilleux. On voit plus de discrimination.

 

À Trois-Rivières, les loyers affichés dans les petites annonces Kijiji ont monté en moyenne de 12 % entre 2020 et 2021, selon une enquête du Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ). Cette hausse est plus marquée qu’à Montréal avec 8 %, mais c’est dans la métropole où le logement demeure le plus cher.

Chez Michaël Therrien, la journée se sera déroulée un peu mieux que ce qu’il appréhendait. Il aura un entrepôt pour déposer des effets personnels et quelques meubles. Il lui reste à trouver du transport jusqu’à l’entrepôt et « deux ou trois paires de bras » pour entrer des sacs dans sa chambre. En ressortant, il croise le responsable de la maison de chambres dehors. Celui que tout le monde appelle « le barbu » est en train d’installer son « bazar » d’objets de seconde main. « J’aurais peut-être des choses à vendre », lui dit Michaël. Il a retrouvé un peu d’entrain.

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