Les monuments du western

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En plein territoire des Indiens navajos, là où l'Utah chevauche l'Arizona, les cinéphiles pénètrent dans Monument Valley avec l'émotion de pèlerins. Ce désert rouge planté de mesas et d'immenses doigts de pierre imitant les flèches des cathédrales est un des lieux de mémoire les plus magiques du septième art.

Traversant ces paysages-là cet été, un sentiment d'irréalité m'a étreinte. John Wayne, alias Ethan Edwards, poursuivra-t-il au détour d'un rocher les Comanches qui ont capturé sa nièce dans La Prisonnière du désert (The Searchers)?

Les formations rocheuses des Trois Soeurs, la butte de l'Oiseau-Tonnerre, le pôle Totem, les cactus rabougris, même l'âne rachitique au milieu du mauvais chemin de poussière, tout cela renvoie à l'univers d'un Far West mi-réel, mi-réinventé par la fiction. Or les mythes cimentent les sociétés. Même le président des États-Unis se prend pour un cow-boy. Alors...

Ces paysages lunaires, on les a vus mille fois, en couleurs ou en noir et blanc, dans Stagecoach, My Darling Clementine, She Wore A Yellow Ribbon et The Searchers, entre autres. À travers ses films, le grand John Ford convainquit jadis tout le monde que le Far West tenait en entier dans cet ahurissant désert, offrant un cadre magique aux récits d'aventures pour mieux frapper les imaginations.

Pas étonnant si le visiteur y guette le passage des Comanches, des Apaches, tout en s'attendant à trouver le shérif Wyatt Earp et le joueur Doc Holliday attablés au saloon du coin dans un faux Tombstone. Où les mythes naissent-ils? Là où la puissance du décor contraste avec la fragilité humaine pour en éclairer la dérision. C'est-à-dire ici.

Un vieux poste de traite est demeuré sur pied à l'ombre des mesas. Celui qu'Harry Goulding et son épouse Leone ont construit en 1928 comme comptoir commercial avec les Navajos. Après la Grande Dépression, leur commerce bat de l'aile et les Navajos des alentours crèvent de faim. Un photographe allemand, Josef Muench, fuyant les nazis (il avait lancé des tomates à Hitler), prend de magnifiques photos du site. En 1939, Goulding les met dans son cartable et part à Hollywood rencontrer John Ford dans l'espoir d'attirer ses tournages à Monument Valley pour relancer l'économie de l'endroit.

Après l'avoir laissé faire antichambre pendant trois jours, Ford daigne le recevoir. Il connaît déjà Monument Valley à travers The Vanishing American, film muet de George B. Seitz tourné là-bas en 1925. Devant les photos, Ford a le coup de foudre. Tope là! Stagecoach, peut-être le meilleur western jamais tourné, avec sa diligence en folie et le tout jeune John Wayne en vedette, sera filmé là-bas. C'était parti.

Au cours des 25 années suivantes, plusieurs de ses chefs-d'oeuvre seront campés dans ce désert de fin du monde avec les Indiens navajos comme figurants ou acteurs de premier plan. Précieuse et rare recrue de tournage, le sorcier local Hosteen Tso avait pour fonction de faire pleuvoir ou neiger au besoin en invoquant d'étranges forces surnaturelles. Combien de réalisateurs peuvent se vanter d'avoir eu des collaborateurs branchés en si haut lieu? Il faut dire que John Ford avait appris le navajo et pouvait séduire et convaincre les plus farouches adversaires des Blancs en les attirant de mesas en plateaux.

Aujourd'hui, le poste de traite Goulding abrite un musée en partie consacré au cinéma, où les affiches de films voisinent la chaise du réalisateur. Rares et troublants fragments de survivance cinéphilique: la cabane et la chambre du vieux militaire Nathan Brittle, campé par John Wayne dans La Charge héroïque (She Wore A Yellow Ribbon), sont demeurées intactes avec la table branlante et le calendrier. Une poupée à l'effigie de John Wayne semble penchée sur sa table de travail pour l'éternité du western.

D'autres cinéastes ont tourné à Monument Valley. Et des scènes d'Easy Rider, de 2001: l'Odyssée de l'espace et de Forrest Gump y ont trouvé leur cadre. Même Sergio Leone, en un clin d'oeil aux classiques de Ford, courut à Monument Valley pour camper les décors les plus spectaculaires d'Il était une fois dans l'Ouest. Histoire de garder la touche.

Mais n'allez pas croire que ce désert de sable et de formations rocheuses porte à lui seul les grands symboles des classiques du western. Au désert, il manquait la rivière; John Ford, après avoir complété quatre westerns à Monument Valley, eut envie de changer de décor. Un propriétaire de ranch, George White, le convainquit de monter plus au nord, dans la région de Moab et de Professor Valley, où des paysages ahurissants du même type fascinaient l'oeil de la caméra, avec un net avantage: la rivière Colorado qui y serpente.

De fait, le coin ressemble à une doublure de Monument Valley, en version moins desséchée. Et Ford eut un nouveau coup de coeur. Wagonmaster, Rio Grande, bien d'autres productions y déplacèrent leurs pénates. Depuis le début des années 50, les environs de Moab sont devenus un centre de tournage très important. Indiana Jones And The Temple Of Doom, Thelma And Louise, Geronimo: une cinquantaine d'autres films y ont planté leur décor.

En roulant sur la route qui longe la rivière à l'ombre des rochers rouges en forme de châteaux, on s'arrête au Red Cliffs Lodge, à l'ancien ranch de George White, transformé en hôtel mais aussi en musée du cinéma, tout en affiches et en costumes.

George White, hélas décédé il y a deux ans, ne peut plus évoquer ses souvenirs de Rock Hudson, Maureen O'Hara, Henry Fonda, John Wayne et compagnie. Fondateur du Bureau de cinéma de Moab et Monument Valley, à ce jour le plus vieux bureau de cinéma du monde, il a prêté son ranch et piloté des dizaines d'équipes de tournage dans les environs.

Le vieux pionnier est disparu, mais la nature sauvage et échevelée attire encore comme un aimant les équipes de films. Ce mois-ci, le plus américain des cinéastes allemands, Wim Wenders, celui-là même qui nous livra le lancinant Paris, Texas, a installé là-bas, près de Castle Rock, le plateau de Don't Come Knockin' en donnant à Sam Shepard le rôle du cow-boy contemplatif. Les chevaux se sont remis à courir dans la poussière pour la caméra. L'harmonica jouera bientôt sa ballade mélancolique en fond musical. Tant que des sites d'une beauté pareille offriront au cinéma de quoi faire rêver, le mythe du Far West ne mourra jamais.