Appels à une journée de deuil national le 1er juillet

Après la découverte des restes de 215 enfants sur le site de l’ancien pensionnat pour Autochtones de Kamloops, en Colombie-Britannique, un grand rassemblement à la mémoire des disparus s’était tenu au parc du Mont-Royal, le 31 mai dernier.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Après la découverte des restes de 215 enfants sur le site de l’ancien pensionnat pour Autochtones de Kamloops, en Colombie-Britannique, un grand rassemblement à la mémoire des disparus s’était tenu au parc du Mont-Royal, le 31 mai dernier.

Kamloops, 215 sépultures. Cowessess, 751 tombes non identifiées. Le pays tout entier accuse le choc des récentes découvertes. Que ce soit une journée de deuil national, de guérison ou de dialogue, plusieurs appellent à un 1er juillet différent.

D’un océan à l’autre, des dizaines de célébrations ont déjà été annulées ou remplacées par des commémorations. À Québec et à Montréal, des marches se tiendront à la mémoire des enfants morts dans les pensionnats, en soutien aux survivants de ces mêmes établissements.

« Mon invitation n’est pas d’annuler quoi que ce soit. Je dis : “changeons l’histoire, remplaçons-la par des gestes significatifs” », affirme Nakuset, l’une des instigatrices d’un rassemblement et d’une marche à Montréal. L’événement, intitulé « Rendons hommage aux enfants autochtones. Dénonçons le génocide. Réclamons la justice », a déjà obtenu l’appui de milliers de personnes sur les réseaux sociaux.

Plusieurs invités prendront la parole ; des chants et des tambours accompagneront les participants. « Toutes les nations », autochtones et non autochtones, sont incitées à unir leurs voix, souligne cette femme qui est à la tête depuis plus de vingt ans du Foyer pour femmes autochtones de Montréal : « On doit montrer au gouvernement qu’on a la force du nombre, qu’on travaille ensemble et qu’il doit rendre des comptes. » Un convoi partira de Kanesatake, territoire mohawk à l’ouest de la métropole, pour rejoindre la manifestation.

L’horreur des pensionnats, les communautés autochtones « la portent en eux » : « Ma mère est allée au pensionnat de Prince Albert, en Saskatchewan. Les aînés ont déjà raconté, ils ont témoigné devant les commissions. Mais quand on entendait les aînés en parler, on ne visualisait pas des petits enfants dans des tombes. C’est ça qui a changé. Les gens sont choqués par l’idée des corps. On a vu le champ de la taille d’un terrain de football », dit-elle.

Le 1er juillet sera donc l’occasion de faire sortir cette douleur et ce deuil, d’exprimer la peine ou la colère : « Le faire dans un espace sécuritaire permet ensuite d’aller de l’avant. Si cette laideur n’a pas de soupape pour sortir, elle empire, elle grossit », estime-t-elle.

Nakuset en sait quelque chose, de cette transformation de l’impensable en quelque chose de positif. Née Crie dans la communauté du Lac La Ronge, en Saskatchewan, elle a été élevée dans une famille juive de Montréal. C’est une enfant de la rafle des années 1960, connue en anglais sous le terme Sixties Scoop. À l’instar de 20 000 autres enfants, elle est enlevée à sa famille à deux ans et placée dans un foyer non autochtone loin de chez elle.

Pensionnat, rafles, familles d’accueil, les jeunes d’aujourd’hui sont peut-être la première génération à vivre près leurs parents : « Nous brisons des barrières maintenant. Mes enfants vivent avec moi. Ils n’ont pas été pris par le gouvernement », explique-t-elle.

Des solutions de rechange

Dans la région de Québec, l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL) organise aussi une marche et une veillée à la mémoire des enfants disparus et morts dans les pensionnats. « Évidemment, le choix du 1er juillet n’est pas un hasard. Nous n’avons certainement pas le cœur à la fête du Canada », a déclaré vendredi le chef de l’APNQL, Ghislain Picard.

Victoria et Penticton, en Colombie-Britannique, avaient déjà annulé leurs célébrations au début juin, après les découvertes à Kamloops. Guelph, en Ontario, Saint-Albert, au nord d’Edmonton, plusieurs communautés autochtones de Saskatchewan : la liste s’allonge de jour en jour.

Des dizaines de municipalités du Nouveau-Brunswick ont également décidé de ne pas tenir de festivités cette année, certaines, comme Moncton, justifiant une part de cette décision par la pandémie de COVID-19.

Le Musée canadien de l’histoire à Gatineau a aussi annulé ses activités pour la fête du Canada, a révélé Radio-Canada. « Le Musée estime qu’il est de sa responsabilité d’aborder cette tragédie nationale », écrivait dans un courriel aux employés Caroline Dromaguet, sa présidente-directrice générale par intérim. Des panneaux seront installés près du module sur les pensionnats afin de refléter l’évolution de la situation.

Le collectif On Canada Project a également publié une liste de sept gestes à faire au lieu de fêter le Canada. Fondé par des non-Autochtones, le groupe très actif sur les réseaux sociaux veut encourager la discussion et la réflexion chez les plus jeunes générations. Il propose notamment de s’éduquer par la lecture des rapports de la Commission de vérité et réconciliation, ou encore d’écrire aux élus pour qu’ils honorent leurs engagements envers les communautés autochtones.

Une fête controversée

La fête du Canada « a été remise en question depuis le jour même de sa création », dit Matthew Hayday, professeur d’histoire canadienne à l’Université de Guelph en Ontario. La première tentative de faire du 1er juillet la « fête du Dominion » a en effet échoué à cause d’une opposition venue de la Nouvelle-Écosse. Les parlementaires néo-écossais considéraient à l’époque avoir été forcés de se joindre à la Confédération. « Ils ont dit que cette création était plutôt “le jour des lamentations” », dit M. Hayday.

D’autres protestations vinrent aussi des Sino-Canadiens, qui ont rebaptisé le 1er juillet « la journée de l’humiliation des Chinois » dans les années 1920, affirme le professeur. C’est en effet le 1er juillet 1923 que la Loi de l’immigration chinoise a interdit l’accès au Canada pendant 24 ans aux immigrants chinois. L’importance de la fête — et les budgets octroyés — a aussi considérablement augmenté à Ottawa avec la montée de l’indépendantisme au Québec, note-t-il.

Mais c’est la première fois que la contestation est de cette ampleur et sur la base des mauvais traitements envers les communautés autochtones. « Je crois qu’il reste des choses à célébrer pour certains aspects du Canada, comme nos privilèges et notre qualité de vie. Mais il faut aussi se rappeler que ce ne sont pas tous les Canadiens qui en bénéficient », souligne M. Hayday. Les célébrations ont été annulées à Guelph, et il appelle lui aussi à considérer cette journée comme une occasion d’éducation, « plutôt que de feux d’artifice », conclut-il.

Deux autres églises incendiées

Deux autres églises catholiques ont été détruites par les flammes samedi sur des territoires autochtones en Colombie-Britannique, a confirmé la GRC. L’église St. Ann, sur le territoire de la bande autochtone d’Upper Similkameen, près de Hedley, fut la proie des flammes peu avant l’aube dans la nuit de vendredi à samedi. Un second signalement vers 4 h 45 visait l’église catholique située sur le territoire de Lower Similkameen, à Chopaka, près de la frontière canado-américaine. La police considère ces deux incendies comme suspects. Elle tente d’établir un lien avec deux autres sinistres qui ont ravagé des églises catholiques de la région plus tôt en juin, quelques semaines après la découverte des sépultures de 215 enfants à Kamloops.

La Presse canadienne
 

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