Une petite histoire des vacances

Illustration: Marin Blanc Les vacances vont constituer, au XXe siècle, un facteur qui va jusqu’à modifier les perspectives sur le corps.

En 1946, une nouvelle la loi du gouvernement québécois de Maurice Duplessis accorde une première semaine de vacances payées aux ouvriers. Pour y avoir droit, un employé doit au préalable avoir travaillé une année complète.

La mesure n’est pas avant-gardiste. Il s’agit d’un timide rattrapage à l’heure où, au sortir de la guerre, l’industrie a le vent dans les voiles.

En Allemagne, dès les années 1880, sous la gouverne du chancelier Bismarck, les travailleurs bénéficient de congés payés. La Pologne, la Norvège, la Tchécoslovaquie, le Brésil, le Mexique et la France, pour ne nommer que ceux-là, offrent des mesures du même type à la même époque.

Les ouvriers français vont jouir, à compter de 1936, de deux semaines de vacances payées. La Belgique adopte la même mesure. Ces gains ne sont pas tombés du ciel. Par crainte de soubresauts du mouvement ouvrier qui s’organise, l’État légifère pour soulager le poids du travail porté par les classes populaires. Les temps plus doux réservés jusque-là aux mieux nantis deviennent à la portée des ouvriers. Conséquence directe : à date fixe, les routes apparaissent désormais bondées chaque année. Les tarifs augmentent. En cette « haute saison », les prix pratiqués sont comme de raison les plus élevés. Les mêmes pratiques provoqueront les mêmes conséquences ailleurs.

Ces congés constituent du temps disponible pour dépenser, pour consommer, bref, pour faire tourner davantage la machine économique à laquelle participent les salariés. Autrement dit, ces vacances annualisées n’enrichissent pas tellement les vacanciers de possibilités de vie vraiment nouvelles. L’autonomie qui est accordée au travailleur et son rôle professionnel demeurent les mêmes, tout au long de l’année.

Au Québec comme ailleurs, les patrons préfèrent acquiescer à l’idée de congés payés annuels réclamés par le mouvement ouvrier plutôt que de réduire le temps de travail quotidien. Une semaine de vacances, planifiée, a l’avantage de ne remettre d’aucune manière en cause le fonctionnement du système de production.

Image: Auteur inconnu, domaine public Affiche pour la promotion touristique des hôtels du Canadien Pacifique datée de 1929. À l’époque, seule une classe privilégiée peut se targuer de profiter de vacances.

De nouveaux congés

Les Québécois vont attendre encore longtemps le plaisir de goûter à une deuxième semaine de congés payés : cela ira à la refonte du Code du travail, en 1968.

Cette même année où les turbulences sociales sont nombreuses, les Français obtiennent pour leur part une quatrième semaine de congés payés. Au début des années 1980, sous la présidence de François Mitterrand, ils vont en obtenir une cinquième.

Dans l’Hexagone, les Français bénéficient désormais de pratiquement sept semaines de vacances payées. À cela, il faut ajouter, du moins en principe, les heures accumulées au-delà de la semaine de travail de 35 heures. Au Royaume-Uni, les vacances annuelles apparaissent sensiblement du même ordre.

Plusieurs pays, comme la Suisse, les Pays-Bas et l’Allemagne, comptent au minimum quatre semaines de vacances pour tous, rehaussées par divers congés annualisés. Aux États-Unis, au contraire, les diverses législations étatiques laissent percevoir qu’une large partie de la population bénéficie tout au plus de deux semaines de congés payés.

On n’est pas en faveur d’ajouter des journées fériées pour quelque raison que ce soit au Québec. On en a, toutes proportions gardées, déjà beaucoup.

 

La construction des vacances

Au Québec, à compter de 1971, les vacances sont fixées au calendrier pour les travailleurs dits de la construction. Cet horaire prédéterminé conduit les vacanciers à débouler sur les routes des vacances. Les tentes-roulottes et les motorisés, de plus en plus visibles depuis l’après-guerre, connaissent un supplément d’engouement.

La loi actuelle sur les normes du travail au Québec permet aux employés qui ont plus d’un an de service continu, mais moins de trois au total, le droit de bénéficier de deux semaines de vacances payées et celui de demander une troisième à leurs frais s’ils le désirent. Après trois ans et plus de service, la norme indique trois semaines de vacances payées. Les conventions collectives, dans plusieurs milieux, permettent de moduler cette réglementation à la hausse.

Pour quelques jours en plus

Les jours fériés, héritage du lourd calendrier des célébrations des saints d’autrefois, sont désormais considérés comme en complément aux vacances. Ils créent de rares bulles de repos au fil de l’année, soit à la pièce ou en trouvant, selon les hasards du calendrier, à les relier à des fins de semaine, tout en soulignant un événement particulier.

Le 21 juin dernier, en point de presse, le premier ministre du Québec s’est opposé à l’ajout de journées de ce type. « On n’est pas en faveur d’ajouter des journées fériées pour quelque raison que ce soit au Québec, a indiqué François Legault. On en a, toutes proportions gardées, déjà beaucoup. »

Le Québec compte 8 journées fériées. C’est moins que le Japon (15), les États-Unis (11), la France (11), l’Italie (11), la Corée du Sud (11), la Belgique (10), l’Espagne (10), le Chili (10), l’Allemagne (9) et plusieurs autres pays.

Le début d’un temps nouveau ?

Au XXe siècle, les vacances constituent un temps nouveau pour bien des familles. Elles permettent par exemple à des pères réputés invisibles, parce que cachés derrière leurs heures de travail, de se retrouver auprès de leurs enfants. Les loisirs que rendent possibles ces temps d’arrêt permettent à cet égard d’envisager le monde différemment. En même temps, ce moment à soi encourage la consommation, ce qui est à l’avantage des entreprises. Une nouvelle économie du tourisme se structure tandis que l’employé demeure pour l’essentiel l’esclave de son labeur habituel. La société de consommation continue de lui enjoindre de produire en vertu d’indicateurs de performance qui, loin de s’estomper au fil du temps, se raffinent à l’ère des outils numériques.

Les vacances, dans cet univers du rendement, correspondent à une façon de tenter de gérer la fatigue du monde ouvrier, explique l’historien Georges Vigarello, mais sans jamais vraiment repenser l’orbite de la production où elles sont projetées.

La construction des vacances

Avant les vacances payées des classes populaires, les familles fortunées installaient déjà leur progéniture et leurs proches dans des maisons de villégiature pour échapper à la lourdeur des chaleurs à la ville. Au Québec, ces résidences d’été sont situées le long du fleuve Saint-Laurent ou autour de certains lacs.

Certaines familles américaines des mêmes catégories sociales profitent du train pour venir s’installer au Québec à la belle saison, par exemple dans les environs de North Hatley, dans les Cantons-de-l’Est.

Des familles de Montréal ou de Québec essaiment le long du fleuve surtout, que ce soit à Pointe-au-Pic, à Cacouna ou à Kamouraska. Cependant, les eaux froides du Saint-Laurent vont être déclassées par la possibilité de se rendre en Nouvelle-Angleterre et de fréquenter la mer Atlantique et ses plages de sable chaud. La ligne de chemin de fer qui relie, à compter de 1853, Montréal et Lévis permet de se rendre à Portland, puis d’accéder à des hôtels d’Old Orchard Beach, où les établissements se targuent d’attirer leurs visiteurs en français. Toute une bonne société de notables est la première à s’y retrouver.

Pour les classes moyennes, l’appétit de villégiature des classes supérieures est mimé à mesure que la construction d’infrastructures nouvelles le rend possible. Le long des routes que l’on s’affaire progressivement à goudronner, en Gaspésie autant que sur les côtes des États-Unis, poussent des cottages bon marché, ces petites cabines qui permettent de stationner son automobile à proximité. L’automobile permet de se rendre à la mer, en Nouvelle-Angleterre. Souvent, ces vacances à la mer sont accompagnées de visites à la famille élargie des États-Unis, ces cousins, tantes et oncles partis vivre une vie moderne qui est enviée par les visiteurs sans qu’en vérité ils soient en mesure d’en apprécier autre chose que la surface.

Les cabines seront remplacées par des motels. Ils vont pulluler le long des grandes routes des vacances. La télévision, l’air conditionné et la piscine chauffée deviennent des produits d’appel. Les enseignes lumineuses au néon de ces établissements sont recherchées par les nouveaux touristes.

Le repos forcé

Les vacances vont constituer, au XXe siècle, un facteur qui va jusqu’à modifier les perspectives sur le corps. Le teint pâle, valorisé selon l’exemple offert par une aristocratie longtemps poudrée, se trouve délaissé. Le hâle d’une peau tannée, associée au travail en plein air et à des conditions de vie difficiles, se voit redéfini selon l’éclairage de la notion du bronzage-loisir.

Prendre des bains de soleil va finir par être associé, jusqu’à ce qu’on en comprenne les dangers, à une sensualité estivale liée à la possibilité de jouir de périodes de vacances.

Le fait d’être bronzé va même constituer progressivement une forme d’opposition « à une conception domestique et traditionnelle de la femme », souligne le philosophe Bernard Andrieu. La peau cuivrée apparaît soudain tel un luxe offert à tous et dont les bénéfices sont cultivés sur la plage, dans l’art maîtrisé et plus complexe qu’il n’y paraît de ne rien faire, au nom d’une nouvelle injonction sécrétée par la société : le repos forcé pour tous à date fixe.



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