Le processus judiciaire a été «réparateur» pour Léa Clermont-Dion

«Le processus a été pour moi comme une randonnée. Aujourd’hui, je suis au sommet de la montagne et je vois le paysage, mais il y a eu des bouts où j’ai manqué de souffle», témoigne Léa Clermont-Dion.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Le processus a été pour moi comme une randonnée. Aujourd’hui, je suis au sommet de la montagne et je vois le paysage, mais il y a eu des bouts où j’ai manqué de souffle», témoigne Léa Clermont-Dion.

Bien qu’elle le qualifie d’imparfait et de mésadapté, le processus judiciaire s’est avéré réparateur pour l’autrice Léa Clermont-Dion, qui lève le voile sur son identité quatre ans après avoir porté plainte afin de témoigner de son parcours dans le système de justice et de contribuer à l’améliorer.

« J’ai le goût d’en parler, de pouvoir échanger avec d’autres femmes, pour faire œuvre utile. Avec du recul, je n’ai plus honte de l’avoir fait », témoigne Léa Clermont-Dion dans une entrevue accordée au Devoir la veille du verdict. 

En octobre 2017, dans la foulée du mouvement #MoiAussi, elle a porté plainte pour agression sexuelle contre l’ex-journaliste et fondateur de l’Institut du Nouveau-Monde, Michel Venne. L’homme a été reconnu coupable mercredi d’agression sexuelle et d’exploitation sexuelle.

« Peu importe l’objet du jugement, je suis en paix », a-t-elle assuré. « Le processus a été pour moi comme une randonnée. Aujourd’hui, je suis au sommet de la montagne et je vois le paysage, mais il y a eu des bouts où j’ai manqué de souffle. »

Tout juste avant que le verdict soit rendu, Léa Clermont-Dion a donc demandé au juge Stéphane Poulin que l’interdit de publication sur son identité soit levé. La femme de 30 ans a d’ailleurs documenté les coulisses de son procès dans le cadre de son documentaire T’as juste à porter plainte, qui sera diffusé à la fin de l’été sur Noovo.

« Le documentaire a contribué à ma réparation. Le fait d’avoir discuté avec une trentaine de victimes, ça m’a aidée parce que j’ai réalisé que je ne suis pas seule, que ce n’était pas personnel à moi, que ça me dépasse largement et ça m’a fait à la fois relativiser les choses et cela [m’a motivée] à contribuer à les changer », explique-t-elle.

La méconnaissance du processus judiciaire l’a particulièrement marquée. « Ça m’a pris deux ans [pour] comprendre le fonctionnement du système. Au début, j’étais toute mêlée, je ne savais pas ce qu’était une enquête préliminaire, ce que ça impliquait », témoigne celle qui souligne avoir eu la « chance » de tomber sur un procureur dévoué et à l’écoute.

Cette incompréhension contribue selon elle à faire vivre aux plaignantes des montagnes russes d’émotions. « Une victime n’a pas de contrôle sur le processus, alors pourrait-on au moins lui donner les connaissances pour qu’elle se sente informée ? Ça contribuera à rendre le tout moins anxiogène », dit-elle.

Un système mésadapté

Elle souligne aussi la disproportion des moyens entre l’accusé et la victime alléguée. « Le système est mésadapté. Ce n’était pas ma poursuite, c’était celle de la reine. Ce n’est pas mon avocat, c’est le procureur de la Couronne. Ce qui manque dans le processus, c’est un avocat indépendant qui puisse conseiller la victime, parce que l’accusé de son côté bénéficie de conseils », note-t-elle.

Après avoir été contre-interrogée pendant deux jours et demi, Léa Clermont-Dion confie s’être sentie envahie par la honte et la frustration. « La colère s’est atténuée, je ne le prends plus personnel et, aujourd’hui, je suis vraiment sereine. Avec du recul, je comprends que les avocats de la défense font leur job et ils sont très bien payés pour ça, mais je ne suis pas d’accord avec leurs méthodes, que je trouve inadéquates dans des dossiers d’agression sexuelle. Aucune victime ne devrait avoir à se sentir coupable ou honteuse d’avoir dénoncé », souligne-t-elle.

Elle s’inquiète également du traitement des victimes issues de milieux sociaux, culturels et économiques différents, pour qui le processus est un parcours du combattant. « Un procès est une joute exigeante, où ce qu’on dit est scruté à la virgule près, et je pense à des femmes dans des situations précaires, dont le français n’est pas la langue première, et pour qui leur passage en cour sera un des moments les plus pénibles de leur vie et je me demande pourquoi, pourquoi on leur fait vivre ça ? », questionne-t-elle.

À 30 ans, malgré les hauts et les bas, à travers les moments où elle se sentait confiante et ceux où elle avait l’impression d’être en miettes, Léa Clermont-Dion ne regrette pas de s’être embarquée dans le processus judiciaire. Par contre, son expérience lui confirme qu’elle n’aurait jamais été capable de le faire à 17 ans, lorsque les événements allégués se seraient produits. « C’est un grand paradoxe. La Léa de 17 ans serait passée dans le tordeur et ça aurait pu être très destructeur comme processus. Aujourd’hui, j’ai été bien encadrée et entourée et ça aura été un processus réparateur », conclut-elle.

À voir en vidéo