Sans statut et impossible à déporter

Youssef Ismail est né à Qalquilya en 1958, une ville aujourd’hui en Cisjordanie sous contrôle de l’Autorité palestinienne.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Youssef Ismail est né à Qalquilya en 1958, une ville aujourd’hui en Cisjordanie sous contrôle de l’Autorité palestinienne.

Son dossier n’est pas parfait, mais la punition est démesurée, « inhumaine », dit-il d’emblée. Youssef Ismail a demandé l’asile en entrant au Canada en décembre 1991, une demande refusée quelques mois plus tard. Un ordre de déportation pèse donc sur lui depuis près de 30 ans, mais les autorités canadiennes n’ont jamais pu l’expulser, faute de document de voyage ou de pays où aller. Il n’a pas non plus été régularisé.

C’est un homme frêle de 63 ans qui ouvre sa porte du quartier Parc-Extension à Montréal, plusieurs dents manquantes font chuinter son parler. Dans la pièce qui lui sert d’appartement, un lit simple un peu défait, et sur sa commode, un carnet rempli de numéros d’avocats, de bureaux de députés, de cabinets de ministres, d’organismes communautaires, d’amis, de voisins.

Il les a tous appelés, à répétition, sans relâche. « Il y a tellement de gens qui ont essayé de m’aider, mais personne n’a encore réussi. Je ne sais toujours pas si ma place est ici ou là-bas », dit M. Ismail, rencontré par hasard alors qu’il était à la recherche d’un appartement.

L’avocat en immigration Guillaume Cliche-Rivard mène la dernière tentative en date d’améliorer son statut, « ne serait-ce que pour lui donner accès à un minimum de filet social », relate-t-il. Il a déposé en 2018 une demande de résidence permanente pour motifs d’ordre humanitaire, encore en traitement plus de trois ans plus tard.

Dans cette demande fouillée sur 200 pages, plusieurs amis signent des lettres dans lesquelles ils racontent que Youssef cuisine des mets palestiniens pour eux. Et qu’il est temps que Youssef retrouve une vie digne.

Sorti d’une période mouvementée

Il est né à Qalquilya en 1958, une ville aujourd’hui en Cisjordanie sous contrôle de l’Autorité palestinienne. Il y a vécu la sanglante guerre des Six Jours, en juin 1967 quand Israël a triplé son emprise territoriale et défait les troupes de trois pays arabes.

Qalquilya est à 12 kilomètres de la mer, mais ses habitants n’y vont jamais. Israël a emmuré la localité avec sa « barrière de séparation », mais c’est là que M. Ismail voudrait finir ses jours, assure-t-il : « C’est chez moi. Ma mère a 100 ans et je voudrais la revoir avant qu’elle meure. Je veux juste être en paix, sur ma terre. »

À 19 ans, il quitte la Palestine. Après avoir travaillé un temps comme soudeur au Koweït, il rejoint l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui a depuis renoncé à la violence armée. La suite de ses déplacements est plus difficile à établir. Il aurait fait un séjour d’environ sept ans en Italie où il dit avoir été longuement interrogé par les autorités après le drame du bateau de croisière Achille Lauro piraté par un commando palestinien en 1985.

Youssef Ismail n’a cependant jamais été accusé ou condamné dans cette affaire, même après une enquête internationale et il dit ne pas y avoir participé.

Mais ces antécédents ont pu laisser une tache sur les vérifications sécuritaires nécessaires pour obtenir le droit de voyager, pensent deux avocats consultés par Le Devoir. Israël a toujours refusé de le laisser atterrir sur son territoire, après sa demande d’asile déboutée en 1992. Or, c’est ce pays qui contrôle l’accès à la Cisjordanie.

Son dossier a ensuite rebondi entre plusieurs mains et la bureaucratie diplomatique est devenue sa prison.

Le plus long des cas d’apatrides

Me Cliche-Rivard espère maintenant que sa demande de résidence permanente sera acceptée. Il soulève le passage du temps dans sa demande : « Trente ans plus tard, est-ce qu’on croit à une deuxième chance ou non ? Est-ce que c’est ça l’image qu’on se fait de compassion du système d’immigration canadienne ? »

L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a indiqué au Devoir que 3941 personnes tardent à être déportées dans son inventaire actuel, le plus souvent à cause d’un « obstacle lié au document de voyage ». L’Agence dépend « de la coopération du gouvernement étranger », écrit la porte-parole Judith Gadbois-St-Cyr. Cette entité recense cependant seulement 46 individus apatrides, soit sans nationalité légale.

La différence est que les autres dossiers finissent généralement par aboutir en quelques années. Mais pas pour M. Ismail. « Il est encore ici ? » s’étonne au téléphone Stéphane Handfield. Reconnu pour sa longue expérience des dossiers difficiles en immigration, Me Handfield l’a représenté lors de ses tentatives précédentes entre 2008 et 2010 « de rester ou quitter ». Il qualifie le dossier de « rocambolesque ».

L’ASFC note aussi qu’une personne peut être renvoyée ailleurs que dans son pays d’origine, dans le pays d’où elle serait arrivée par exemple, ou encore vers un « autre pays disposé à lui accorder l’entrée ».

En 2018 comme dans les essais précédents, ni la Jordanie, ni l’Égypte, ni le Liban n’ont accepté de produire le document qui lui permettrait de prendre l’avion.

Après les refus répétés des années 1990, M. Ismail était déjà si désespéré qu’il a fait « des bêtises », admet-il lui-même. Il a talonné plusieurs bureaux de l’ASFC à travers le pays, et dit avoir lancé une brique dans la fenêtre de l’un d’eux. « Il croyait que quelqu’un allait finir par être capable de l’expulser s’il commettait des gestes répréhensibles », se souvient Stéphane Handfield.

« J’ai eu des périodes d’itinérance. Quand on me rentrait en détention, au moins j’avais quelque chose à manger, des vêtements, un lit, un ombudsman », relate M. Ismail.

Pour Guillaume Cliche-Rivard, ces errances sont le signe « d’une détresse psychologique immense ».

« Il est pris dans une faille où il n’existe pas de sauf-conduit et personne ne veut de lui. Qu’est-ce qu’on fait de lui maintenant ? Est-ce qu’on va attendre qu’il meure ici en silence ? » dit Me Cliche-Rivard.

Pour Youssef Ismail, l’usure du temps « est devenue une forme de torture, dit-il » : « Je demande juste d’être traité comme un humain. »

À voir en vidéo