L'autre Montréal

« Place Jacques-Cartier, angle sud-ouest. J’adore cette photo ancienne où les vieux édifices font simplement partie d’un paysage urbain ordinaire au lieu de revêtir leurs plus beaux atours pour les touristes comme aujourd’hui. Remarquez que l
Photo: « Place Jacques-Cartier, angle sud-ouest. J’adore cette photo ancienne où les vieux édifices font simplement partie d’un paysage urbain ordinaire au lieu de revêtir leurs plus beaux atours pour les touristes comme aujourd’hui. Remarquez que l

Qu'ont en commun la récente vague de violence dans la métropole, les déboires des Expos, la frénésie des FrancoFolies et l'extradition du mafieux Vito Rizzuto ? Tous ramènent incontournablement à Montréal. Autant de faits divers qui, une fois triés sur le volet et commentés dans un carnet web — communément appelé blogue — prennent une dimension sociale et jettent un autre regard sur le lieu où ils émergent : la ville. Ainsi naît également une forme de journalisme parallèle...

Traquer les subtils changements urbains qui s'opèrent dans les événements au jour le jour, telle est la mission que s'est donnée la blogueuse Kate McDonnell, qui annote son carnet virtuel depuis maintenant trois ans. C'est aussi le propre d'un blogue, page web en constante évolution, prise de parole libre, le plus souvent à la première personne. La plupart des auteurs la remplissent de leurs humeurs du jour sur des sujets plutôt futiles, comme cette autre blogueuse montréalaise qui, de l'avis de Kate, « peut raconter de manière hilarante comment elle a résisté à la tentation de manger un beigne. Je la lis tous les jours. Certains sont excellents pour faire cela. Moi, je ne peux pas. J'ai besoin de plus de substance, sinon, je m'ennuie », explique au téléphone la volubile anglophone de 46 ans.

Tous les matins, après avoir surfé sur les sites des principaux journaux en ligne (aucun journal papier ne franchit sa porte), elle passe au moins une heure à relever dans son carnet web les sujets qui ont retenu son attention, soulevé son inquiétude ou fouetté son enthousiasme à propos de sa ville. La culture francophone y est souvent à l'honneur, reflet de la métropole québécoise. « Les quatre quotidiens ont leurs forces, mais à n'en lire qu'un on n'a qu'un seul point de vue », souligne avec justesse celle qui reconnaît son petit penchant francophile.

Pas étonnant que la blogueuse ait choisi de bâtir son carnet en greffant aux histoires qu'elle jugeait intéressantes tous les hyperliens s'y rapportant, qu'ils renvoient à des sites français ou anglais. Si elle a choisi d'écrire en anglais, c'est parce qu'elle connaît moins les subtilités de la langue française.

«Notes sur la guerre des épiciers du Québec ; qu'on le veuille ou non, ce genre de choses se répercute sur ce qu'on mange et combien on le paye », peut-on lire sur Montreal City Blog, avec un hyperlien vers l'article d'un quotidien qui aborde le sujet. Ainsi se forge, subrepticement, un point de vue résolument éditorial qui rappelle au lecteur son rôle de citoyen, surtout sur les questions en apparence les plus banales. « Aux États-Unis, ils ont laissé des blogueurs entrer à la Convention des démocrates, lance-t-elle. Je n'ai pas entendu parler de blogueurs qui assistaient à des événements politiques ici, mais ça ne devrait pas tarder. »

Loin de se prétendre journaliste, Kate McDonnell connaît toutefois cet univers pour y avoir travaillé et le poids des mots inhérent à la profession. En 1995, elle lançait le premier site du quotidien The Gazette. « J'ai la possibilité d'éditorialiser sur certains sujets mais je dois faire attention à ce que je dis, admet-elle. La crédibilité vient au fil du temps, des remarques et opinions qu'on énonce. »

Récemment, elle a aussi commencé à déployer une exposition virtuelle sur Montréal. Elle y juxtapose des photos d'archives de la ville, remontant parfois jusqu'à 1920, à celles qu'elle a reprises du même lieu, avec le même cadrage. C'est un cliché mais une photo vaut vraiment mille mots. Rien de tout à fait inédit, donc, puisque les vieilles photos sont déjà sur le site des Archives de Montréal et qu'elle a repris l'idée du montage avant-après sur un autre site urbain de Québec (voir autre texte). Mais cela révèle un attrait démocratique fondamental du (carnet) web : avec la surabondance de contenu, la mise en réseau de l'information pertinente est essentielle, surtout si elle est présentée avec discernement.

«J'ai toujours été fascinée par les histoires que mes parents racontaient à propos du Montréal de leur époque et même du temps de mes grands-parents », confie la blogueuse dans un échange de courriels, le médium Internet étant au coeur de la vie de tout blogueur qui se respecte. « Je sentais déjà, en marchant dans la rue, que j'avais hérité de certains fantômes de la ville et que j'assistais à la marche du changement. »

Outre ses réflexes de graphiste web, c'est son attachement profond pour la ville, qu'elle habite depuis toujours, qui l'a poussée à lancer son carnet. « D'une part, je songeais à créer un blogue et, d'autre part, je me demandais comment ajouter du nouveau au site montreal.com, que dirigent ses amis et qui héberge son carnet, explique-t-elle. Les deux idées ont convergé en 2001. À ce moment, Montréal changeait soudainement assez rapidement, après deux décennies de marasme économique. On construisait sur des terrains laissés à l'abandon pendant longtemps, les églises se transformaient en condos... Je ne veux surtout pas que Montréal devienne un clone de Toronto. »

Montréal compte plus de 100 blogueurs, selon le recensement d'un autre auteur de carnet web. Mais à l'instar de l'objet qu'ils créent, leur nombre évolue constamment. « La moitié des gens commencent un blogue et arrêtent après deux ou trois semaines », note Kate. Chaque mois, jeunes et vieux blogueurs, anglophones, francophones et allophones, se retrouvent au resto-bar La Cabane pour discuter de tout et de rien autour d'une bière.

La page web de Kate reçoit en moyenne (2004) 1100 visiteurs par jour. Certains d'entre eux échangent des courriels avec elle. Assez pour l'encourager à poursuivre la quête qu'elle n'a interrompue que deux fois en trois ans d'activité, à l'occasion d'un voyage en Europe et quand sa mère est décédée. Plus une journée ici et là où il n'y avait pas de nouvelles à rapporter, comme un lundi au creux de l'été. « Ce n'est pas une obsession, se défend-elle, mais je me suis engagée à le faire. Si je ne blogue pas une journée, je me sens bizarre. C'est comme être végétarien — ce que je ne suis pas — : tu le fais chaque jour sans te poser de questions. »

http://w5.montreal.com/mtlweblog/

http://www.quebecurbain.qc.ca/