Toujours pas d’enquête publique sur les abus allégués dans l’Église catholique

Pour enfin lever le voile sur ces décennies d’abus commis à l’intérieur de l’Église catholique, la tenue d’une enquête publique ne devient-elle pas indispensable?
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour enfin lever le voile sur ces décennies d’abus commis à l’intérieur de l’Église catholique, la tenue d’une enquête publique ne devient-elle pas indispensable?

Au moins 9965 personnes disent avoir été agressées sexuellement ou physiquement, quand elles étaient enfants, par plus de 800 abuseurs allégués ayant évolué au sein de l’Église catholique au Québec de 1930 à nos jours, selon un décompte réalisé par Le Devoir. Malgré la lourdeur de ce bilan qui en fait le plus grand scandale d’abus d’enfants de l’histoire de la province, le gouvernement québécois refuse d’indiquer s’il prévoit de déclencher une enquête publique pour faire la lumière sur cet épisode sombre de l’histoire québécoise.

« Ce qui est rapporté [les 9965 victimes alléguées] est profondément choquant et bouleversant, souligne dans un courriel au Devoir Elisabeth Gosselin-Bienvenue, l’attachée de presse du ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette. […] Nous le réitérons, il est primordial de faire la lumière sur les allégations d’agressions sexuelles. »

 
9965
C’est le nombre de personnes qui allèguent avoir été agressées dans leur enfance par des membres du clergé qu’a recensées «Le Devoir».

Celle-ci esquive toutefois la question du Devoir visant à savoir si une enquête publique sera déclenchée. Québec semble plutôt maintenir sa confiance envers les organisations religieuses pour faire la lumière sur leurs agissements. « Nous saluons l’initiative de l’archidiocèse de Montréal de lancer un audit externe sur le sujet », écrit Mme Gosselin-Bienvenue.

En fait, seul l’archidiocèse de Montréal (comprenant les diocèses de Montréal, de Joliette, de Saint-Jean-Longueuil, de Saint-Jérôme et de Valleyfield — auxquels s’est greffé le diocèse de Mont-Laurier pour cet audit) a dûment entamé un examen indépendant de ses archives en demandant à l’ancien juge André Denis de scruter les dossiers des prêtres pour dresser un portrait statistique des abus. Le diocèse de Québec dit avoir mis un processus similaire sur les rails (sans toutefois pouvoir fournir de détails à ce sujet), mais qui a depuis été suspendu.


 

Et plusieurs diocèses québécois n’ont toujours pas entamé l’audit externe de leurs archives, un exercice qu’ils avaient pourtant promis d’enclencher en mars 2019. Plus de deux ans plus tard, les diocèses de Rouyn-Noranda, d’Amos, de Gatineau, de Rimouski, de Baie-Comeau et de Gaspé sont toujours figés dans les blocs de départ.

« Nous voulons prendre le temps de mieux définir le mandat d’une telle démarche », dit-on au diocèse de Baie-Comeau. « On va faire une enquête indépendante, mais avec nos moyens, ça ne va pas aussi vite que si on était à Montréal », explique l’abbé Serge Tidjani du diocèse de Gaspé. « Non, ce n’est pas encore fait. Mais on va le faire », assure Mgr Guy Boulanger du diocèse de Rouyn-Noranda.

Crever l’abcès

« Malheureusement, malgré la bonne volonté de plusieurs évêques, l’Église ne bouge que lorsqu’elle est poussée par d’autres », relève Jean-Guy Nadeau, professeur à la retraite de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal et auteur du livre Une profonde blessure : les abus sexuels dans l’Église catholique. « Si on crevait l’abcès une fois pour toutes, ça serait beaucoup mieux », laisse-t-il tomber.

Pour enfin lever le voile sur ces décennies d’abus commis à l’intérieur de l’Église catholique, la tenue d’une enquête publique ne devient-elle pas indispensable ? « C’est essentiel », estime Me Alain Arsenault, qui pilote 11 actions collectives visant des diocèses ou des congrégations religieuses. « Ce n’est pas une question de faire une commission d’enquête pour blâmer les religieux, c’est de permettre de débuter le processus de guérison pour les victimes qui sont toujours vivantes. » Tout en tendant la main à plus de personnes ayant été abusées pour qu’elles parviennent à briser le silence, mentionne l’avocat.

On nous disait en plus que c’était de notre faute parce qu’on est trop beaux. Comment voulez-vous que je grandisse avec ça, moi après ?

Des enquêtes menées ailleurs en Occident, notamment aux États-Unis, en Australie, en Irlande et en Allemagne ont établi qu’entre 5 % et 7 % des religieux ont agressé sexuellement des enfants. Combien de victimes québécoises portent encore en elles le poids du silence ?

Mgr Paul-André Durocher, archevêque de Gatineau et ex-président de la Conférence des évêques catholiques du Canada, est loin d’être emballé par l’idée de lancer une enquête publique, un exercice qu’il perçoit comme étant long, coûteux et au final, peu utile. « De simplement faire une recherche historique pour déterminer les statistiques, je ne vois pas quelle différence ça fait pour la situation actuelle dans l’Église, fait-il valoir. Ce qui me préoccupe, c’est qu’on ait maintenant des politiques en place qui garantissent la sécurité des enfants, la transparence et le fonctionnement de nos communautés en tant que lieux sécuritaires. »

En 1992, la CECC est d’ailleurs devenue la première conférence épiscopale du monde entier à se doter d’un protocole clair pour accueillir et traiter les allégations d’agressions sexuelles commises par des membres du clergé.

Des décennies de silence

En prenant connaissance du décompte réalisé par Le Devoir, Pierre Bolduc n’a pu se retenir : « C’est monstrueux. » L’homme, aujourd’hui âgé de 64 ans, dit avoir été agressé sexuellement par le curé de la paroisse de Robertsonville, près de Thetford Mines en 1969. « L’Église catholique est une organisation qui a fait un mal énorme à plusieurs générations d’enfants », dénonce-t-il.

Des décennies plus tard, le sexagénaire dit encore porter en lui les cicatrices des agressions. « J’ai développé des problèmes de bégaiements, des problèmes avec l’autorité, des problèmes d’estime de soi », rapporte-t-il.

« C’est l’innocence de notre enfance qu’on s’est fait voler. On nous disait en plus que c’était de notre faute parce qu’on est trop beaux. Comment voulez-vous que je grandisse avec ça, moi après ? » lance-t-il avec émotion.

Il aura d’ailleurs fallu 41 ans à Pierre Bolduc avant qu’il ne s’ouvre pour la première fois à un ami sur les abus qu’il avait subis.


 

Des décennies ont aussi dû s’écouler avant que Léo-Paul Provencher ne parvienne à briser le silence. « Ça a pris 52 ans avant que j’en parle. J’avais mis ça au frigidaire complètement », raconte l’homme, aujourd’hui âgé de 73 ans.

À l’âge de 13 ans, celui-ci dit avoir été agressé sexuellement par le père directeur des deux premières années du cours classique au séminaire oblat à Chambly. « C’était le conseiller spirituel qu’on m’avait assigné. »

Plusieurs thérapies ont par la suite été nécessaires à Léo-Paul Provencher pour qu’il parvienne à vivre avec son passé. « J’ai été figé beaucoup. Je n’arrivais pas à parler de mes émotions. La vie de couple a été difficile. »

L’homme s’est joint ces dernières années à l’action collective visant les Oblats de Marie Immaculée. « Aujourd’hui, je ressens le besoin de dénoncer et de le faire vigoureusement », dit-il. Mais la longueur des procédures pour se faire indemniser — et obtenir une reconnaissance des abus subis — est « une faute de plus pour l’Église catholique », dénonce-t-il. « Est-ce qu’ils attendent qu’on soit morts pour finalement régler ? »

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Comptabiliser les victimes alléguées

Le vaste exercice de comptabilisation du nombre de victimes et d’agresseurs allégués au sein de l’Église catholique a été réalisé à partir de documents juridiques, d’entrevues effectuées avec plusieurs avocats représentant les victimes et d’informations publiques obtenues auprès des gouvernements.

 

Le bilan total de 9965 enfants agressés comprend les 2298 personnes qui se sont inscrites auprès d’un avocat pour l’une ou l’autre des 24 actions collectives lancées au Québec à l’encontre des diocèses et des congrégations religieuses. Ces présumées victimes ont dénoncé 804 agresseurs allégués — des membres du clergé ou des employés laïcs de l’Église catholique — pour des abus qui auraient été perpétrés dans plus de 250 établissements dans la province. Seules cinq actions collectives ont été réglées à ce jour et ont permis à 599 victimes de toucher en moyenne entre 85 000 $ et 125 000 $ en indemnisation.

 

Il faut également ajouter les 1014 orphelins de Duplessis qui ont reçu un montant moyen de 25 707 $ du gouvernement provincial dans le cadre d’un premier programme d’indemnisation mis en place par le gouvernement du Québec en 2001-2003. Et 4453 autres orphelins de Duplessis qui ont accepté un montant forfaitaire de 15 000 $ dans le cadre du deuxième programme d’indemnisation qui est toujours en vigueur. Le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, qui chapeaute le programme national de réconciliation avec les orphelins de Duplessis, dit ne pas disposer d’informations quant au nombre d’agresseurs.

 

Et 2200 Québécois ont reçu une indemnisation dans le cadre de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens de 2006. Le montant moyen octroyé aux survivants canadiens était de 91 466 $. À la grandeur du Canada, 5315 agresseurs allégués ont été identifiés. Relations Couronne-Autochtones et Affaires du Nord Canada dit ne pas avoir comptabilisé le nombre d’agresseurs par province.

 

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