Climat toxique et tentative de «putsch» à l’Observatoire québécois des inégalités

Le rapport de l’enquête concernant le climat de travail ne conclut pas à du harcèlement psychologique généralisé, mais souligne cependant que Nicolas Zorn, le fondateur et directeur général de l’Observatoire, «a des lacunes au niveau de sa gestion et de ses relations interpersonnelles avec les employés sous sa supervision».
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le rapport de l’enquête concernant le climat de travail ne conclut pas à du harcèlement psychologique généralisé, mais souligne cependant que Nicolas Zorn, le fondateur et directeur général de l’Observatoire, «a des lacunes au niveau de sa gestion et de ses relations interpersonnelles avec les employés sous sa supervision».

L’Observatoire québécois des inégalités (OQI) se retrouve dans la tourmente, rongé par une crise interne qui oppose son fondateur et directeur général Nicolas Zorn et le conseil d’administration.

Une tentative de destitution du CA est initiée par un proche du directeur général lors d’une assemblée prévue ce vendredi. À l’opposé, quatre anciens chercheurs évoquent au Devoir un climat toxique créé par M. Zorn, rapports et plaintes s’étant multipliés.

« On pense que c’est un putsch et la raison derrière ça, c’est que des gens veulent protéger la personne qui a eu le comportement qui a perturbé et qui perturbe toujours de façon importante le fonctionnement de l’Observatoire », indique Richard Lessard, président du conseil d’administration de l’OQI.

En moins d’un an, cinq des six chercheurs de l’organisme ont démissionné et deux enquêtes menées par une firme externe ont conclu que M. Zorn a fait du harcèlement psychologique contre la directrice générale adjointe, Lorène Cristini, selon un document consulté par Le Devoir. Mme Cristini a déposé une plainte contre M. Zorn devant la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) qui est actuellement évaluée.

Fondé en 2019 par M. Zorn, l’OQI est un organisme à but non lucratif basé à l’Université de Montréal, dont la mission est de vulgariser des connaissances scientifiques pour faciliter les prises de décisions en vue de réduire les inégalités. Ses opérations sont financées par des dons privés, et ses projets de recherche sont soutenus par différents paliers de gouvernements (municipal, provincial et fédéral) comme Emploi et Développement Social Canada, le ministère de la Santé et des Services sociaux et la Ville de Montréal.

Son fondateur, M. Zorn, s’est notamment fait connaître comme analyste des politiques publiques lorsqu’il travaillait à l’Institut du Nouveau-Monde.

Son comportement à l’égard des employés, chercheurs et partenaires de l’OQI a plongé le CA dans une crise qu’il tente de résoudre depuis plus d’un an.

Présentement en congé maladie, M. Zorn a indiqué par courriel au Devoir ne pas être en mesure d’accorder une entrevue. Il précise avoir porté plainte en février dernier pour harcèlement à la CNESST. « Cette plainte vise des agissements des membres du Conseil d’administration et d’une employée dont ils avaient et ont encore la responsabilité. Cette plainte a été jugée recevable par la CNESST et a été déférée au Tribunal administratif du travail », note-t-il.

Le Devoir a malgré tout choisi d’aller de l’avant dans la publication de cette enquête puisque l’Assemblée générale extraordinaire demandée par Frédéric Lapointe, un proche de M. Zorn, pour destituer le CA aura tout de même lieu vendredi. L’organisme est sollicité par plusieurs paliers de gouvernement et cette rencontre donnera lieu à une décision irréversible.

À 24 heures de l’Assemblée générale extraordinaire, M. Lapointe a fait parvenir un « plaidoyer en faveur de la destitution des administrateurs », un document de 24 pages dans lequel il énumère plusieurs reproches qu’il fait au CA. On y retrouve notamment un avis juridique caviardé, basé sur les dires d’un employé rapportant qu’un membre du CA l’a menacé de congédiement parce qu’il prenait un recours contre le CA. Selon nos informations, cet échange a eu lieu entre M. Zorn et le président du CA, Richard Lessard. L’avis conclut qu’il s’agit d’une pratique illégale en vertu de la Loi sur les normes du travail. « La vérité, c’est qu’on a voulu garder cet employé-là, s’il reconnaissait son comportement et acceptait des conditions de retour pour assurer un climat de travail sain. On lui a proposé de repartir à zéro », explique le président du CA.

Climat « insoutenable »

En juin 2020, devant la multiplication des départs des chercheurs, le CA a questionné le directeur général qui a accepté de commander un diagnostic organisationnel démontrant notamment un mode de gestion problématique. La consultante recommande « qu’une enquête complémentaire et indépendante puisse se réaliser, et que des mesures soient mises en place afin d’assurer un soutien aux employés qui en ressentiraient le besoin ».

Elle note également que « même si très motivés par les projets de l’OQI et par le travail avec les collègues, des interviewés nous ont parlé d’un climat de travail parfois très difficile, source d’anxiété, d’inconfort, ou d’insatisfaction », peut-on lire dans le document consulté par Le Devoir.

Au total, 11 employés et anciens employés ont été rencontrés dans le cadre du diagnostic organisationnel. Quatre d’entre eux ont accepté de témoigner au Devoir.

Agnès Lys Granier qualifie son passage à l’OQI « d’horrible ». La chercheuse a été engagée à l’OQI le 1er juin 2020 après avoir collaboré en tant que contractuelle pendant un peu plus de six mois. « Après 15 jours, je me suis renseignée auprès de Juripop pour savoir ce que je pouvais faire », se rappelle Mme Granier.

« Tout le monde était angoissé. Les réunions d’équipe se passaient très mal, il y avait énormément d’anxiété, personne ne voulait parler. Après, Nicolas [Zorn] m’appelait pour discuter de la réunion et de pourquoi ça s’était mal passé. Très vite, il m’a demandé si je le trouvais intimidant. Je lui ai dit qu’honnêtement, oui, un petit peu. Et là, ça a déclenché des semaines où il voulait savoir pourquoi je le trouvais intimidant, et mes collègues aussi. Il faisait tout le temps appel à sa jeunesse difficile, disant : “J’ai changé je ne suis plus comme ça”, alors que oui, il est toujours comme ça ! » estime Agnès Lys Granier.

D’autres employés, qui ont requis l’anonymat par crainte de représailles puisqu’ils sont toujours à l’emploi de l’OQI, ont aussi témoigné au Devoir des justifications de M. Zorn liées à son enfance difficile. « Dans des entrevues accordées aux médias, il parle de ses troubles d’agressivité, il dit avoir changé, mais ce n’est malheureusement pas le cas », confie une employée qui a côtoyé M. Zorn.

Ce dernier raconte d’ailleurs dans son livre J’ai profité du système, paru aux Éditions Somme toute, son cheminement à travers les centres jeunesses et avoir longtemps eu de la difficulté à accepter que les choses ne soient pas faites à sa façon. « Dans mes relations avec les autres, j’étais égoïste et je manquais d’empathie. J’utilisais des stratagèmes pour les humilier et les dominer, en les dénigrant ou en les intimidant », peut-on lire dans un extrait tiré de la page 35 où il évoque un rapport soulignant « que ce besoin de susciter la peur était un mécanisme de défense pour dissimuler mon sentiment de vulnérabilité. »

Tout le monde était angoissé. Les réunions d’équipe se passaient très mal, il y avait énormément d’anxiété, personne ne voulait parler.

 

Prise de crises de panique à l’idée de parler à M. Zorn, la chercheuse en sciences sociales décide finalement de démissionner le 1er octobre 2020. « Ça faisait 5 jours d’affilée que je pleurais pendant ma journée de travail. J’ai démissionné sur un coup de tête, j’étais vraiment en détresse psychologique », se souvient Mme Granier, émotive.

Une enquête conclut à un cas de harcèlement psychologique

En novembre 2020, une firme externe est engagée par le CA pour mener une enquête sur « des allégations de climat de travail, d’incivilité et de harcèlement psychologique » à la suite de recommandations du diagnostic organisationnel.

En cours de route, la directrice générale adjointe, Lorène Cristini, a déposé une plainte contre M. Zorn.

Le rapport de l’enquête concernant le climat de travail ne conclut pas à du harcèlement psychologique généralisé, mais souligne cependant que M. Zorn « a des lacunes au niveau de sa gestion et de ses relations interpersonnelles avec les employés sous sa supervision ».

L’enquête conclut aussi que la plainte de la directrice générale adjointe est fondée. « M. Zorn a adopté une conduite vexatoire envers Mme Cristini, qui s’est manifestée par des comportements hostiles et non désirés qui sont survenus à plusieurs reprises entre mars 2019 et novembre 2020, et qui a occasionné un milieu de travail néfaste », mentionnent les conclusions de l’enquête.

Contactée par Le Devoir, Mme Cristini s’est abstenue de commenter le dossier qui est actuellement devant la CNESST.

Les constats ont été pris au sérieux, assure le président du CA, qui ne cache toutefois pas que la position des administrateurs a été de donner une deuxième chance à la personne problématique dont il refuse de confirmer l’identité en raison de la confidentialité des dossiers. Du soutien externe a été offert au DG et à la DGA.

Un mode de gestion « autoritaire »

Chercheur sénior à l’OQI, Roberson Edouard a démissionné le 1er octobre dernier en évoquant des « désaccords fondamentaux avec la démarche générale de recherche imposée par le DG et d’autre part par son modèle d’organisation du travail fondé sur le micro-management et l’ingérence arbitraire » et un climat de travail « anxiogène » dans sa lettre de démission.

Les conditions de travail sont rapidement devenues « insupportables », confie-t-il au Devoir. « C’était au point qu’il dictait les points du rapport, ce qu’il faut enlever. Surtout quand on n’arrivait pas aux mêmes conclusions. »

Roberson Edouard soutient même avoir refusé de signer un rapport de recherche sur la gentrification qu’il a pourtant rédigé avec une de ses collègues.

M. Edouard finit par prendre la décision de quitter ses fonctions, las des « powertrip » de M. Zorn.

Le chercheur Pierre Tircher attribue son départ de l’OQI notamment à la gestion « autoritaire » de M. Zorn et seconde les propos de son ex-collègue Roberson Edouard. « Dès que ça a commencé à être trop tendu ou difficile, je suis parti. Je n’ai pas laissé les tensions s’accumuler. Mais j’ai quand même été affecté », déplore M. Tircher, qui a travaillé à l’Observatoire d’août 2019 à juin 2020.

Un partenaire de l’OQI a aussi raconté au Devoir avoir été témoin du comportement autoritaire de M. Zorn. Le directeur de programmes d’une fondation a refusé d’avoir à traiter avec lui. « C’était la condition pour qu’on poursuive le mandat, parce que pour moi, c’était insoutenable de travailler avec ce gars-là », lance celui qui a requis l’anonymat par crainte de porter préjudice à sa fondation.

Tentative de putsch au CA

Au début de l’année, l’OQI compte seulement 9 membres, dont les 5 administrateurs du conseil. Au cours des derniers mois, une soixantaine de nouveaux membres se sont inscrits à l’OQI, selon le président du CA. Adhérer à l’Observatoire permet notamment de voter lors des assemblées générales. Parmi les nouvelles recrues, Frédéric Lapointe, ami et célébrant du mariage de M. Zorn, à l’origine de l’avis de convocation.

« On veut que l’organisation aille mieux et on pense que le CA n’est pas capable d’exercer ses fonctions dans l’intérêt de l’organisation », dit-il en entrevue avec Le Devoir.

Il allègue que le CA a eu une conduite « grave » et qui met « en péril le développement, la réputation et la pérennité de l’organisation ». Il estime qu’il est nécessaire de destituer les membres du conseil et propose de les remplacer par de nouveaux administrateurs, dont Alexis Gagné, un des membres fondateurs de l’OQI, qui figure au chapitre des remerciements d’un livre de M. Zorn. M. Gagné a refusé la demande d’entrevue du Devoir.

Michel Nadeau, directeur général de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques, note que l’apparence de conflit d’intérêts n’est jamais souhaitable.

« Idéalement, la majorité des membres du CA doit n’avoir aucun lien avec le DG, avoir l’indépendance d’esprit de bien évaluer le DG sans aucune attache historique, professionnelle, amicale ou sentimentale », précise-t-il.

M. Lapointe, qui souhaite être élu au nouveau CA, estime que son amitié avec M. Zorn ne l’empêchera pas de rester impartial.

Par ailleurs, M. Lapointe ne cache pas avoir mobilisé des membres pour orchestrer la destitution de l’actuel conseil d’administration.

Les administrateurs actuels contestent cette demande de destitution et comptent bien s’opposer à leur destitution. « Je pense que le problème c’est un problème de climat de travail toxique engendré par une personne. Destituer le CA ne serait pas à l’avantage de la survie même de l’OQI, de sa pérennité et de son bon fonctionnement », fait valoir Richard Lessard, président de l’actuel conseil d’administration.

Jeudi, les employés actuels de l’OQI se sont prononcés contre le processus de destitution du CA dans une lettre envoyée aux membres. « Nous aimerions porter à votre attention que le procédé des membres pétitionnaires compromet notre qualité de vie au travail », soulignent les sept membres de l’équipe. Ils soulignent que depuis décembre 2020, moment qui correspond au retrait de M. Zorn du milieu de travail, « les activités se portent bien ». « Nous sommes fières et fiers de vous dire que nous fonctionnons efficacement, que les relations entre les signataires de cette lettre sont harmonieuses », mentionnent-ils.

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