Entre la rue et un toit

Crystal Kelly (à droite) a reçu l’aide d’intervenantes comme Alexandra Delgado pour obtenir un logement. Mais après quatre ans dans la rue, elle n’était pas prête à réintégrer une certaine «norme sociale». Et son cas n’est pas unique.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Crystal Kelly (à droite) a reçu l’aide d’intervenantes comme Alexandra Delgado pour obtenir un logement. Mais après quatre ans dans la rue, elle n’était pas prête à réintégrer une certaine «norme sociale». Et son cas n’est pas unique.

Elle s’est acheté un divan rouge, un lit et quelques meubles d’occasion. Elle parlait des tacos au poisson qu’elle avait hâte de cuisiner dans son nouvel appartement. Mais à la veille du déménagement, Crystal a changé d’idée. C’était trop pour elle. Elle a rendu les clés et repris le chemin de la rue.

« Beaucoup de gens croient qu’il suffit de donner un logement à quelqu’un pour que, du jour au lendemain, tout soit réglé. Mais c’est beaucoup plus profond que ça. Au-delà de la question du toit, il y a toute la dimension de la santé mentale et du réseau social. C’est un pas énorme à franchir pour quelqu’un qui vit dans la rue depuis plusieurs années », explique Clara Seidenberg, l’intervenante psychosociale qui travaille avec Crystal, par l’entremise de l’organisme Chez Doris.

Crystal Kelly, 42 ans, est itinérante depuis quatre ans. Avant, elle avait un emploi, un appartement, un compagnon, une vie « normale ». Puis un soir, son conjoint s’est suicidé. Du jour au lendemain, sa vie a basculé. « Quand il est mort, une partie de moi est morte aussi, confie-t-elle. Je me sens coupable tous les jours parce que je n’ai pas répondu au téléphone. Depuis, je fume du crack. Ça m’aide à apaiser la douleur. »

Au fil du temps, la jeune femme aux beaux yeux verts a trouvé ses repères dans la rue : elle connaît les meilleurs endroits pour quêter et pour dormir. Elle a créé des liens avec des employés du secteur qui lui offrent le café ou la laissent se reposer à l’abri des regards. Lorsqu’elle a faim, froid, besoin de linge propre, d’une douche ou juste envie de se reposer, elle se rend Chez Doris, un organisme qui aide les femmes dans le besoin. C’est là que Le Devoir l’a rencontrée pour la première fois, en mars dernier.

Beaucoup de gens croient qu’il suffit de donner un logement à quelqu’un pour que, du jour au lendemain tout soit réglé

 

« Des fois, je dors dans le stationnement intérieur ici », dit-elle sur le ton de la confidence, en passant devant un immeuble à logements près du métro Atwater. « J’attends que quelqu’un sorte et je me faufile à l’intérieur. J’ai la paix. Il y a aussi plein d’arrière-boutiques et de cages d’escalier où je peux dormir. »

Depuis le début de la pandémie, Crystal va parfois passer la nuit dans un hôtel du centre-ville, un service d’hébergement mis à la disposition des femmes itinérantes par Chez Doris. Mais elle ne s’y sent pas encore parfaitement à l’aise : « Au début, je dormais souvent dans le corridor, raconte-t-elle. Quand je dors dans ma chambre, je laisse la porte ouverte parce que je ne me sens pas en sécurité dans une chambre fermée. Je préfère entendre ce qui se passe autour, parce que je suis habituée, [c’est] comme dans la rue. »

Signer un bail

Ces derniers mois, grâce à l’aide des intervenantes de Chez Doris, Crystal a trouvé un logement. Le matin de la signature du bail, elle arrive en claudiquant devant l’immeuble de l’avenue Papineau. Elle a une quinzaine de minutes de retard. « Je n’ai pas dormi de la nuit », donne-t-elle en guise d’excuse.

Tremblante, elle signe son bail, qui lui coûtera 175 $ par mois grâce à une subvention de l’Office municipal d’habitation. « Je suis fière de toi », lui dit d’un ton rassurant Alexandra Delgado, l’intervenante qui l’accompagne.

On monte les escaliers. Une forte odeur de litière pour chat flotte dans le corridor. Le propriétaire ouvre la porte du petit logement, où des travaux sont en cours. Le couvre-plancher est neuf, mais la fenêtre est toujours cassée. « On va réparer ça avant votre arrivée », affirme le propriétaire.

Crystal est fatiguée et elle a faim. Dans le métro qui la ramène Chez Doris elle somnole un peu. Puis, elle voit un ami dans un autre wagon. Elle se lève précipitamment pour rejoindre Steve, criant son nom sous le regard désapprobateur des autres usagers. « C’est un des premiers amis que je me suis faits dans la rue, explique-t-elle. Il dit que je suis plus jolie qu’un flocon de neige. Et il me dit toujours qu’il se sent en sécurité avec moi. »

Et pour cause. Quelques semaines plus tard, elle lui a sauvé la vie. « J’étais en train de quêter et j’ai eu le sentiment que Steve avait besoin de moi, raconte-t-elle dans un échange subséquent avec Le Devoir. Je l’ai trouvé en overdose : il était mauve et n’avait plus de pouls. J’ai fouillé dans mon sac pour trouver mon vaporisateur nasal de naloxone et j’ai appelé l’ambulance. Cinq minutes plus tard, il serait mort… »

Doutes

Chez Doris, la nouvelle de son déménagement imminent fait le tour de la salle de séjour. Ses compagnes d’infortune la félicitent, lui demandent des détails. Elle raconte qu’elle a hâte de recommencer à cuisiner : tacos au poisson et sauce à spaghetti sont ses recettes de prédilection. En attendant, elle critique la texture des poivrons farcis qui sont au menu ce midi.

En privé, elle confie qu’elle a des doutes. « J’ai peur des responsabilités, avoue-t-elle. Je ne veux pas vraiment un bail, je préférerais une chambre. Un appartement, c’est trop. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Depuis le début de la pandémie, Crystal va parfois passer la nuit dans un hôtel du centre-ville, un service d’hébergement mis à la disposition des femmes itinérantes par Chez Doris. Mais elle ne s’y sent pas encore parfaitement à l’aise.

Elle n’a pas l’intention d’arrêter le crack. « Je ne peux pas. Non, je ne veux pas, corrige-t-elle. Pas maintenant. Ça m’aide à me sentir mieux. »

Un emploi ? C’est trop pour elle. Elle ne croit pas que la société soit prête à l’accepter telle qu’elle est. « Quand tu as une job, tu es obligé de parler avec les autres, qui vont te demander ce que tu faisais avant, etc. Quand je vais leur dire que j’étais dans la rue, ils vont déguerpir assez vite de la salle à dîner, lance-t-elle dans un grand éclat de rire. Les gens aiment nous mettre une étiquette. Mais dans la rue, il n’y a pas de jugements, on se comprend et on s’entraide. »

Panique

Pendant des semaines, Crystal a magasiné des meubles d’occasion avec ses intervenantes. Celles-ci ont nettoyé l’appartement et apporté leur touche personnelle pour qu’elle s’y sente chez elle.

Mais à la veille de son déménagement, début mai, Crystal a paniqué et décidé d’abandonner son logement. Elle s’inquiétait pour ses amis de la rue et avait peur de les laisser tomber. « C’était une décision très réfléchie de sa part, mais liée davantage aux émotions qu’au côté rationnel », explique son intervenante, Clara Seidenberg, qui a jugé Crystal trop ébranlée pour que celle-ci puisse rencontrer Le Devoir à nouveau.

La décision a été « très difficile pour elle », précise l’intervenante. « Elle répétait sans cesse qu’elle était désolée, elle avait l’impression de nous laisser tomber. Mais elle était soulagée en même temps, parce que ça lui créait beaucoup d’anxiété. C’est comme si elle avait deux côtés d’elle qui étaient en duel : d’un côté, elle pensait que c’était la chose à faire, mais de l’autre, elle ne se sentait pas prête. »

Il y a aussi la peur, pour quelqu’un qui vit en marge de la société depuis des années, de réintégrer une certaine « norme sociale » qui ramène à des traumas passés, explique Mme Seidenberg.

Selon elle, le cas de Crystal n’est pas unique, bien que la majorité des gens qui obtiennent un logement décident de tenter l’expérience. « On voit toujours l’histoire classique qui finit bien, mais on voit rarement les difficultés qu’il y a derrière », conclut l’intervenante. 

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