Le télétravail changera-t-il New York pour de bon?

Sur Wall Street et dans les quartiers d’affaires de la Grosse Pomme, les travailleurs sont bien moins présents qu’ils l’étaient.
Photo: Spencer Platt/Getty Images/Agence France-Presse Sur Wall Street et dans les quartiers d’affaires de la Grosse Pomme, les travailleurs sont bien moins présents qu’ils l’étaient.

Dans les grandes villes, le télétravail a complètement vidé les tours à bureaux. New York, la ville aux mille et un gratte-ciel, n’y a pas échappé. À Midtown ou Wall Street, certains travailleurs reviennent progressivement en raison de l’allègement des mesures sanitaires. Mais le télétravail a changé la vie des New-Yorkais — et peut-être pourrait-il aussi marquer la ville de façon indélébile.

La valse des complets cravates a quelque peu repris dans les rues de New York. Sur l’heure du midi, on retrouve ces travailleurs de bureaux dans les quartiers d’affaires, café Starbucks dans une main et lunch dans l’autre. Sauf que, comme dans bien d’autres grandes villes, ils sont loin d’être tous revenus. Dans la Grosse Pomme, le taux d’occupation des bureaux a chuté de façon dramatique avec la pandémie — passant de près de 100 % en février 2020, à seulement 4 % au 15 avril 2020, pour ne remonter qu’à environ 20 % aujourd’hui, selon la compagnie de sécurité Kastle Systems.

Avec la pandémie, les voyages d’affaires ont été mis sur pause. Les réunions sont devenues virtuelles. Et c’est tout un pan de l’économie qui en a souffert : des restaurants, aux commerces et hôtels. Mais depuis quelques semaines, le vent commence à tourner. De grands employeurs, comme JP Morgan Chase et Goldman Sachs, commencent à rappeler leurs travailleurs aux bureaux.

 

Comme tout le monde, la délégation du Québec à New York a elle aussi dû fermer ses portes et demander à ses équipes de travailler à distance. « Ç’a été très éprouvant, raconte la déléguée générale Catherine Loubier. On était dans la ville la plus touchée au monde. Les équipes ont été très agiles et ont travaillé de la maison avec beaucoup d’assiduité. »

Aujourd’hui, la délégation revient petit à petit dans ses locaux du 1 Rockefeller Plaza. « On a permis, il y a quelque temps, à un certain nombre d’employés de réintégrer les bureaux, mais tout en leur laissant complètement le choix, compte tenu des réalités de chacun. » À la fin du mois de mai, l’équipe de 33 employés a même organisé « une première réunion en personne » depuis plus d’un an.

Alors que les rendez-vous en personne reprennent à New York, dehors ou sur les terrasses, Mme Loubier est optimiste pour les prochains mois, même si elle ne s’attend pas à un véritable retour au bureau avant l’automne. « C’est là que ça va repartir, pense-t-elle. Il faut aussi revenir à la réalité à un moment donné et se dire qu’on se doit de faire un effort pour revenir en face à face, parce que c’est notre métier et on se doit de le faire. Mais il ne faut pas le faire de manière brusque — surtout durant l’été, parce que les gens sont aussi épuisés à cause de la pandémie. »

Selon les estimations du Partnership for New York City (PFNYC), un organisme représentant les intérêts des gens d’affaires de la ville, un peu moins de la moitié des employés à bureaux (45 %) devraient être de retour d’ici l’automne. Et plus de la moitié d’entre eux travailleront à distance au moins une partie de la semaine, estime l’organisme.

Un phénomène là pour rester

Marie-Ange Zibi n’est pas pressée de retourner au bureau. Avant la pandémie, celle qui vit à Bedford-Stuysevant, dans Brooklyn, devait se rendre chaque jour au siège des Nations unies, son lieu de travail, dans le quartier de Turtle Bay, à l’est de Midtown.

« Je devais faire une heure de transport en commun le matin et une autre heure le soir. Au total, je perdais 2 heures de ma journée, raconte l’analyste en communications digitales. Ça ne me dérangeait pas, parce que c’était normal de passer mon temps dans le métro. Mais maintenant ça ne me tente plus. »

Photo: Clémence Pavic Le Devoir Marie-Ange Zibi

La Montréalaise d’origine, installée à New York depuis septembre 2019 — soit six mois seulement avant le début de la pandémie — est en télétravail complet depuis le mois de mars 2020. « Avant, c’était : métro, boulot, dodo. La vie plate, quoi. Si je peux travailler en mode hybride, à compter d’un ou deux jours au bureau et le reste en télétravail, ce serait vraiment parfait, explique-t-elle. J’aime pouvoir travailler de chez moi ou dans un café maintenant que ç’a rouvert. C’est vraiment plus flexible. »

Pour le moment, l’équipe de Marie-Ange Zibi n’a pas de plan de retour au bureau, « peut-être pour septembre, mais ce n’est pas encore concret du tout ». Mais même sans avoir besoin de retourner au bureau physiquement, la jeune femme de 27 ans compte bien rester vivre à New York. « J’aime encore mieux la ville maintenant, dit-elle. Avant, je trouvais que tout allait trop vite à New York. On avait de la misère à suivre. Là, le télétravail me permet d’avoir un peu plus de temps pour moi ! Je peux profiter des parcs et des restaurants. »

Bill Gadit, un New-Yorkais de 29 ans, se satisferait lui aussi d’un mode de travail hybride. Grâce au télétravail, celui qui est analyste pour une banque, estime que « les New-Yorkais ont enfin découvert qu’ils pouvaient avoir une vie », en évitant les trajets quotidiens en transport en commun qui « drainent beaucoup d’énergie et rendent moins productif au travail », selon lui.

Jusqu’à maintenant, son employeur exigeait de lui qu’il se rende une fois par mois au bureau. Mais à partir de la semaine prochaine, la fréquence à laquelle il devra revenir passera plutôt à 2 ou 3 fois par semaine. « Je pense que certains ont hâte de retourner au bureau, mais le télétravail est vraiment quelque chose qui est là pour rester — surtout pour nous, les millénariaux, qui avons grandi avec la technologie. On est agiles de ce point de vue-là. On a été formés pour le monde du travail de demain, contrairement à une autre génération qui vit peut-être moins bien la transition. »

La ville face aux changements

Si le télétravail n’est pas appelé à disparaître, que faire des espaces à bureaux laissés vacants ? En janvier, le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, proposait de convertir les espaces commerciaux et les hôtels décimés par la pandémie en logements. « Je pense que c’est une très bonne chose et que ça pourrait permettre de rendre la ville un peu plus abordable aussi », croit Sybil Wa, urbaniste et professeure à l’Université Columbia.

Le télétravail est vraiment quelque chose qui est là pour rester — surtout pour nous, les millénariaux, qui avons grandi avec la technologie. On est agiles de ce point de vue là.

Les villes sont certes des lieux où nous travaillons, mais aussi des lieux où nous vivons, insiste-t-elle. « Les villes ne dépendent pas uniquement des bureaux pour survivre, même s’ils sont un aspect très important de l’activité commerciale qui s’y déroule. New York a de grandes universités, des musées de renommée internationale, c’est un concentré de culture… Il y a plein d’autres raisons pour lesquelles les gens continueront d’y être attirés », estime-t-elle.

Selon Sybil Wa, les villes ont fait la preuve qu’elles pouvaient faire face aux changements. « Jusqu’au début du XXe siècle, les rues des villes étaient remplies de chevaux et de calèches. Et puis, les voitures ont changé le paysage. Et maintenant les pistes cyclables aussi ! Les villes s’adaptent lorsqu’il y a de grands changements. »

« Je suis une designer, donc une optimiste par nature, plaisante Mme Wa. Mais je pense qu’avant on vivait dans une ville parce que c’était notre lieu de travail — alors que peut-être, maintenant, les gens vivront dans une ville parce qu’ils l’aiment et pour ce qu’elle a à offrir. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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