Ils ne peuvent plus être ignorés

Étaient-ils cachés ou ignorés? Des pans de l’histoire ont émergé lorsque la première nation Tk’emlups te Secwépemc a annoncé le 27 mai la découverte des restes de 215 enfants près de l’ancien pensionnat de Kamloops.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Étaient-ils cachés ou ignorés? Des pans de l’histoire ont émergé lorsque la première nation Tk’emlups te Secwépemc a annoncé le 27 mai la découverte des restes de 215 enfants près de l’ancien pensionnat de Kamloops.

Les enfants morts dans les pensionnats existaient dans les récits des aînés. La découverte de Kamloops a révélé leurs existences au monde entier.

Ils avaient disparu depuis tellement longtemps. Des enfants emprisonnés dans la terre. Le 27 mai, la première nation de Tk’emlups te Secwépemc, en Colombie-Britannique, a annoncé la découverte des restes de 215 anciens élèves du pensionnat de Kamloops à la suite de recherches par géoradar. Ces petits existaient déjà dans les récits des aînés. Dans leshistoires, ils se trouvaient juste là, sous l’herbe et dans un secteur adjacent à la rivière Thomson, aujourd’hui bouclé par des banderoles jaunes.

Depuis la découverte, ils sont sortis de l’imaginaire et ils incarnent la « vérité », répètent les uns et les autres. Ils sont pour ces personnes des preuves, une démonstration, une confirmation. Ils se manifestent dans les pauses, celles que prennent les gens lorsqu’ils parlent et qu’ils sentent monter en eux les souvenirs, au milieu d’une phrase. « Excusez-moi, disent-ils. Moi aussi j’ai survécu aux pensionnats. »

Ce n’était pas une porte vers le paradis, mais vers l’enfer

 

À Kamloops, la mémoire prend la forme d’un mastodonte de briques rouges, dressé au milieu d’une vallée verte qui brunit au fil de l’été. « Une gigantesque pièce de l’histoire », dit la cheffe Rosanne Casimir. Et « elle ne doit pas être oubliée ».

Selon les travaux du Centre national pour la vérité et la réconciliation (CNVR), 51 enfants y sont morts, parfois le lendemain de leur naissance (Kathleen Mitchel, décédée en mai 1937), parfois avant d’atteindre un mois de vie (Peter Michael Purdaby et GeorgeMichel, en 1962 et 1916). « Quand on y va, on sent le poids de ce qui s’y est passé », dit Nicole Schabus, professeure de droit à l’Université Thompson Rivers de Kamloops. « Un aîné meparlait de l’arche à l’entrée en disant que ce n’était pas une porte vers le paradis, mais vers l’enfer, dit la femme d’origine autrichienne. C’est la même chose à Auschwitz. Il y a aussi une arche, qui dit : “Le travail rend libre.” »

À Mission, ce sont des ruines : les fondations du dortoir ou de la chapelle du pensionnat St. Mary’s, narguées par la verdure qui cherche à les recouvrir. En contrebas du grand parc où elles sont, là où le pensionnat avait été construit à l’origine, le fleuve Fraser coule vers l’océan Pacifique. Un panneau invite à se rendre dans le cimetière, « un havre de sérénité » selon ce qui y est écrit, un endroit parfait pour « se souvenir et réfléchir ». Des Autochtones, des prêtres, des évêques et des oblats ont été enterrés ici. Sur les pierres, il n’y a que les noms des trois derniers qui sont visibles.

 

À Saint-Paul’s, dans North Vancouver, l’ancien pensionnat est adossé à une école catholique. Les âges des enfants décédés sont inscrits sur un monument, à côté de leurs noms. Sept ans, six ans, huit ans. « La terre les a gardés jusqu’à ce qu’on puisse les trouver », a noté un enfant sur un pot de fleurs. « I wish it didn’t “happin” to you », a écrit un autre, parfois avec des lettres renversées. Une femme s’approche. Elle vit au Canada depuis 40 ans, mais elle n’avait jamais entendu parler de cette histoire. Elle pleure.

À Sechelt, sur la Sunshine Coast au nord de Vancouver, il ne reste qu’un monument pour rappeler l’ancien pensionnat, brûlé en 1975. Dans la pierre marbrière, l’artiste mohawk Michel Beauvais a taillé le corps d’une grand-mère qui retient son enfant. Devant la sculpture, le chef de la nation shishalt, Henry Warren Paull, dit qu’il a survécu au « tiercé » : « à ce pensionnat, à l’hôpital et à l’école de jour », énumère-t-il. Le vieil homme dit avoir enterré ses mauvais souvenirs. « On a fait un monument à la mémoire de ceux qui ne sont pas partis d’ici, mais il y en a […] d’autres qui ont essayé de se sauver et on n’a jamais su ce qui leur est arrivé », souligne-t-il. Ses pensées ne peuvent plus rester enfouies. Le chef baisse la tête, essuie ses yeux, se retrouve dans le silence. Puis, il lève le regard. « Ils ont besoin d’une voix, eux aussi », laisse-t-il tomber.

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