Marie Labrecque au service des damnées de la société

Connue en religion sous le nom de sœur Sainte-Mechtilde, Marie Labrecque a quitté l’habit de sa communauté au milieu des années 1970 pour se marier, tout en continuant, pendant longtemps, de s’occuper de mères célibataires et de travailleuses du sexe.
Photo: Danielle Trottier Connue en religion sous le nom de sœur Sainte-Mechtilde, Marie Labrecque a quitté l’habit de sa communauté au milieu des années 1970 pour se marier, tout en continuant, pendant longtemps, de s’occuper de mères célibataires et de travailleuses du sexe.

« Marie Labrecque était une femme exceptionnelle », clame sans hésiter Danielle Trottier, la scénariste des séries télévisées Unité 9 et Toute la vie, à l’annonce du décès de cette pionnière du service social. « Elle avait des diplômes à une époque où les autres femmes en étaient privées. Dans les années 1950, elle donnait des conférences auprès de gens riches pour leur arracher de l’argent. Elle voulait aider les mères célibataires, alors que celles-ci étaient repoussées par la société. S’il y a une femme à qui je veux rendre hommage, c’est bien elle. »

Dans la série Toute la vie, l’école autour de laquelle Danielle Trottier fait évoluer ses personnages se nomme Marie-Labrecque. L’ancienne religieuse est décédée mercredi à Saint-Lambert, à près de 101 ans.

Sa vie, méconnue malgré ses mémoires publiés en 1996, compte au nombre « des histoires extraordinaires qui sont dues à des religieuses, au milieu de tout ce qui, chez ces mêmes religieuses, ne marche pas », laisse tomber le théologien Jean-Guy Nadeau. Connue en religion sous le nom de sœur Sainte-Mechtilde, elle avait quitté l’habit de sa communauté au milieu des années 1970 pour se marier, tout en continuant, pendant longtemps, de s’occuper de mères célibataires et de travailleuses du sexe.

En 1941, elle revêt l’habit des religieuses presque en cachette. À 21 ans, elle se joint aux Sœurs de la Miséricorde. Dernière d’une famille de douze enfants, elle quitte la maison familiale avec une raquette de tennis et un maillot de bain en main, au prétexte d’une fin de semaine de congé… Elle est dévorée par l’idée « d’aider les plus mal pris », en particulier celles qu’on appelait à l’époque les « filles-mères ». Elle écrit une lettre à ses parents pour leur dire qu’elle ne reviendra pas près d’eux et qu’elle ira plutôt désormais auprès de ces femmes-là.

À l’époque, la maternité hors mariage est envisagée comme une affaire de pécheresses innommables. Ces enfants sont séparés de leur mère et donnés en adoption. « Elle ne voyait pas du tout ces jeunes femmes ainsi », soutient Jean-Guy Nadeau, sans lien avec l’auteur de ces mots. « Elle trouvait ces pratiques épouvantables » et s’opposait sur ce plan à sa communauté.

L’historienne Andrée Lévesque, de l’Université McGill, a rappelé le sort pénible fait aux jeunes femmes à l’Institut des Sœurs de la Miséricorde. Le coût des chambres, les jeunes femmes doivent s’en acquitter par des travaux. À leur arrivée, elles sont dépouillées de leurs bijoux et de leurs vêtements. Leurs cheveux sont coupés. On leur donne un nouveau nom, comme si elles entraient en religion. Ces noms soulignent ce qui est considéré comme leur faute. Ainsi une jeune femme enceinte peut-elle se retrouver à devoir assumer un prénom comme celui d’Humiliance…

« Quand je suis arrivée à la communauté, et que j’ai appris toutes ces choses, j’ai refusé et j’ai dû me battre », expliquait Marie Labrecque dans un entretien de 2005 accordé à Marie-Hélène Brunet, aujourd'hui professeure adjointe à l'Université d'Ottawa. « Pour moi, une mère, qu’elle soit célibataire ou non, c’est une mère. »

Des études

Marie Labrecque peut aspirer à des études, à la différence des autres jeunes femmes de son âge. En 1943, elle fréquente l’École de service social. Cette école est installée avec celle des hautes études commerciales, ce qui laisse à penser que l’économie de la société n’est pas envisagée avec les mêmes balises qu’aujourd’hui. Sitôt diplômée, elle enseigne. Elle part ensuite parfaire son éducation aux universités de Bathurst et de Moncton.

À l’Université de Montréal, en 1951, elle obtient un nouveau diplôme, cette fois en études littéraires, à la suite d’une thèse consacrée au dramaturge catholique Paul Claudel. Elle s’intéresse en outre de près à la musique.

Marie Labrecque sera aussi diplômée de l’Université Fordham, à New York, où elle étudie en 1953 et 1954. Elle se spécialise en santé mentale. Elle effectue ses stages dans un ghetto noir, rapporte Jean-Guy Nadeau, avant de déposer sa thèse en anglais. À son retour au Québec, elle fait en sorte d’embaucher une travailleuse sociale laïque, ce qui constitue une nouveauté dans sa communauté.

Elle veut reprendre le modèle des foyers pour adolescentes enceintes qu’elle a vu aux États-Unis. Cela lui apparaît tel un progrès. Il n’en demeure pas moins que ces établissements, bien qu’ils constituent un progrès par rapport à la Miséricorde, servent eux aussi à maintenir à l’écart des jeunes filles enceintes du reste de la population.

Elle va aussi étudier en Suisse, à Fribourg, auprès de Jacques Loew, un dominicain qui consacre une large partie de son activité au monde ouvrier et aux pauvres.

De nouveaux services

« C’est elle aussi qui a fait changer dans les officines le nom de “fille-mère” pour celui de “mère célibataire”, explique Jean-Guy Nadeau. Un changement énorme qui faisait alors échec au mépris. »

Elle sera la première à faire une demande auprès de la Commission des écoles catholiques de Montréal pour offrir des services scolaires aux adolescentes enceintes.

Grâce à cette initiative auprès de sa communauté, l’école Rosalie-Jetté est fondée, même si l’administration Duplessis fait d’abord la sourde oreille à ses demandes. Lorsque le cardinal Léger inaugure le Centre Rosalie-Jetté, à la fin de mai 1956, les témoins observent avec émotion « la condition pathétique des jeunes filles admises ». On en appelle encore et toujours à la charité pour soutenir ces jeunes femmes que la société ignore volontiers.

L’école Rosalie-Jetté existe toujours pour permettre à des adolescentes enceintes ou à de jeunes mères de poursuivre leurs études, dans un cadre plus adapté à leurs besoins. Au moment où Marie Labrecque en jette les bases, cela contribue à redéfinir le rôle d’autres organismes consacrés à l’intégration sociale des jeunes mères célibataires.

Marie Labrecque va aussi fonder « un refuge de luxe », le Manoir Sainte-Dorothée, un centre pour jeunes filles issues de familles aisées. « C’était un peu bitch de sa part, dit Jean-Guy Nadeau, mais son but était que les jeunes filles puissent garder leur enfant. Pour elle, il valait mieux ce centre que rien du tout. » Au temps de Duplessis, il était fréquent que les familles bien nanties envoient les jeunes filles enceintes de la famille aux États-Unis ou en Europe, le temps de faire oublier « leur péché ».

Dans le monde religieux auquel Marie Labrecque appartenait, on lui demandait à l’occasion combien de conversions elle avait réalisées. Ce à quoi elle répondait invariablement que ce n’était absolument pas dans l’ordre de ses préoccupations…

Les damnés de la société

En pleine Révolution tranquille, elle s’intéresse aussi à ceux que l’école laisse de côté. En 1965, à Montréal, elle dénombre 60 000 analphabètes et entend s’en occuper.

Au moment où Jean-Guy Nadeau rédige sa thèse doctorale, au milieu des années 1970, il fréquente un appartement de la rue Saint-Denis où la religieuse a créé un centre d’accueil pour des travailleuses du sexe. Ces femmes se retrouvent enceintes ou victimes de violence, dit le professeur honoraire de l’Université de Montréal. « Elle les accueillait et les accompagnait, à l’hôpital aussi bien qu’à la cour, sans poser de questions. »

« Au moins 70 % des femmes qui fréquentaient cet appartement avaient été abusées dans leur enfance, explique Jean-Guy Nadeau. Elle accueillait aussi une transsexuelle. Tout le monde était bienvenu chez elle. »

Marie Labrecque est née en 1921 dans une communauté rurale, dans le village de Lambton, situé près du lac Saint-François dans les Cantons-de-l’Est. « Elle avait été très marquée, toute petite, par un incendie survenu chez elle », rapporte Jean-Guy Nadeau sur la foi de sa confidence. « Son père l’avait sortie de justesse de la maison. Elle pleurait, en regardant la maison brûler. Pour la consoler, son père lui avait dit que la maison n’avait aucune importance, pour autant que sa petite fille était bien vivante. Pour elle, aimer sans réserve était resté quelque chose d’important. »

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