L'histoire en vacances - Une Gaspésie mythique: des lieux et des légendes

Tous les lundis de cet été, Le Devoir vous emmène visiter un lieu de villégiature qui porte l'empreinte de l'histoire. Sainte-Pétronille, Les Éboulements, la Côte de Beaupré, La Prairie, la baie des Ormes... autant de sites au nom aussi enchanteur qu'évocateur d'une époque où la campagne occupait la place prépondérante dans la vie des habitants de ce pays.

Cette série a été préparée par la Société des Dix, une académie d'histoire fondée en 1935 qui regroupe dix chercheurs en histoire du Québec et de l'Amérique française. Leurs spécialités vont de l'archéologie à l'histoire littéraire, en passant par la politique, la sociologie, l'ethnologie et la musique. Fraternisant lors de repas de l'amitié et s'entraidant dans leurs travaux, ils publient depuis 1936 Les Cahiers des Dix. On peut s'abonner en s'adressant aux éditions La Liberté à Québec: http://www.librairielaliberte.com/. Le site des Dix: http://www.unites.uqam.ca/Dix/

En Gaspésie, la mer est enjôleuse. Elle raconte à qui veut l'entendre des récits fabuleux sur des personnages qui habitent dorénavant le paysage. À l'instar de guides plus anciens proposant un tour de la Gaspésie, notamment ceux publiés durant les années 1930, le Guide touristique officiel 2003-2004 fait appel à l'inventivité des visiteurs: «Qu'imaginerait Don Quichotte s'il se retrouvait en Haute-Gaspésie de nos jours? Il livrerait combat aux moulins à vent, les prenant pour des géants [...]. Les 76 éoliennes qui y sont installées formeraient toute une armée [...]. Ainsi, continuant sa route, il verrait d'immenses créatures ailées se lancer d'une montagne [le mont Saint-Pierre] et planer longuement au-dessus de la mer avant de se poser doucement au sol. Dans le parc de la Gaspésie ou dans la réserve des Chic-Chocs, chacun des hauts sommets s'y trouvant lui inspirerait un redoutable personnage mythique ou un dieu.»

Certains lieux sont particulièrement évocateurs. Cap-Chat, par exemple. Pour certains, ce toponyme renvoie à M. de Chastes (de Chates ou de Chatte), protecteur de Samuel de Champlain. Pour d'autres, Cap-Chat évoque l'aspect caractéristique de la falaise qui prend l'allure d'un chat accroupi sur ses pattes. La légende veut qu'un jour un chat affamé se soit rendu sur la grève pour attraper quelques bonnes gueulées. Faute de poissons, il se met à examiner les rochers en bordure de la rive. Au fond d'une cavité, de petits animaux innocents sommeillent. Le chat s'étend devant le repaire. Bientôt, la moins sage des petites bêtes sort de son abri. Curieuse, elle s'approche du calme félin qui feint de dormir. D'un coup de dent, c'en fut fait d'elle. Les autres jeunes, insouciants, s'en étant allés gambader sur la grève, le chat allie le jeu à la ripaille et les attrape un à un. Repu, il s'engage lentement vers le village quand soudain, un animal courroucé lui barre le chemin. «Méchant! Tu as dévoré tous mes enfants. Je suis la Fée-Chat et pour rappeler ton geste, tu seras enfermé dans la pierre jusqu'à la fin des temps.» L'imagination populaire a fait son oeuvre et, semble-t-il, depuis fort longtemps, car on peut lire sur la carte du Père Firmin Du Creux, imprimée en 1660, p. felis, nom latin du chat pour désigner ce lieu.

Le paysage de la Gaspésie est ainsi peuplé de personnages fantastiques. Tout le long de la côte, sur la rive nord, sur le bout de la péninsule et dans la Baie-des-Chaleurs, des légendes circulent. Le vent y est pour quelque chose. À L'Anse-Pleureuse, par exemple, des pleurs et des plaintes se font entendre depuis fort longtemps. On les attribue à deux petites filles vagabondes ou à leurs fantômes; à un homme qui aurait été assassiné dans la coulée de l'anse; à un malheureux marin noyé qui espère encore être sauvé; à des âmes condamnées qui attendent leur délivrance sous la forme de loups-garous; à la friction de deux troncs d'arbres, ou encore à des lutins qui, la nuit, tressent la crinière des chevaux. Pour contrer les maléfices de ces derniers, certains habitants sculptent d'ailleurs un petit cheval en bois et le plantent sur le faîte de la grange; les lutins chevauchent alors la girouette et n'entrent pas dans l'étable.

Récits de noyés et de naufragés

En Gaspésie, le vent souffle toujours. On dirait qu'il gémit. Il est vrai qu'à l'embouchure de la rivière Madeleine, les marins entendent le braillard. Emporté par les eaux, le capitaine surnommé le Braillard de la Madeleine implore encore qui veut l'entendre de quérir ses ossements pour les déposer en terre ferme et bénite. Un peu plus loin, le cap des Rosiers projette une figure d'équipage, celui des pirates qui ont pris frayeur en voyant apparaître leur défunte prisonnière Blanche de Beaumont. De part et d'autre de l'Atlantique, les rochers battus par l'eau entendent les plaintes des marins engloutis par la mer gourmande et les pleurs des femmes qu'ils ont laissées. À Paimpol ou à Penmarch, en Bretagne, comme à Percé et dans toute la péninsule gaspésienne, des histoires semblables se répètent, des récits de noyés et de naufragés.

On dit que le sorcier Klabotermann, hollandais d'origine, était l'invisible patron des navires hantés, protecteur des matelots honnêtes et sobres, mais terreur des pirates et des ivrognes. Tant les marins de la Manche que ceux de la Baie-des-Chaleurs le craignaient car, du haut du mât du perroquet, il surveillait tout et on pouvait l'apercevoir lorsque la tempête menaçait. Alors, le danger était imminent et l'équipage devenait terrifié en entendant se briser le gouvernail. Nombre d'hommes ont péri dans les tempêtes, les fortes marées étant un danger constant pour qui fréquente la côte; les vagues sont tellement impressionnantes que les marins ont nommé un endroit particulièrement risqué Cap d'Espoir.

Dans la baie illuminée, un vaisseau célèbre reparaît, dit-on, tous les sept ans. Ce bateau noir, dont les voiles sont enflammées et qui touche à peine les flots serait condamné à errer sur les mers comme un vaisseau fantôme. En Gaspésie, plusieurs bateaux fantômes ont été signalés. Certains rappellent la résistance française contre l'Angleterre au XVIIIe siècle, d'autres l'enlèvement d'Amérindiens et leur vengeance ou encore le massacre d'une pauvre vieille et le mauvais sort qu'elle jeta avant de mourir. La vision du bateau fantôme met parfois en scène des marins affairés et des chaloupes chargées de lettres et de colis. Connu dans plusieurs pays maritimes, comme chez les Bretons de Cornouailles, cette légende nordique a inspiré à Richard Wagner un opéra romantique intitulé Der fliegende Holländer, Flying dutchman ou Le Vaisseau fantôme mettant en scène un capitaine hollandais qui, lors d'une tempête, jure de dépasser le cap le plus dangereux, quitte à naviguer jusqu'à la fin des temps, à moins d'être sauvé par la fidélité d'une femme.

Envoûtante et mystérieuse, la mer couverte d'une brume épaisse emmitonne des personnages que l'imagination anime. Lorsqu'une douce houle s'installe et laisse entendre une chanson langoureuse en suivant le mouvement d'un ruban blond qui brille au naturel, attention! Il peut s'agir d'une sirène de mer. Plusieurs se souviennent que l'une d'elles s'est déjà retrouvée emmaillée dans un filet de pêche aux harengs.

Dans la noirceur, seuls les cris du rocher indiquent au navigateur sa position, car le rocher Percé crie de ces milliers de goélands qui l'occupent et des centaines de cormorans qui se sont imposés en voisins. L'un d'entre eux, particulièrement gouailleur, voltige, toutes ailes déployées, au-dessus des filets garnis des pêcheurs; il les défie. On raconte qu'un jour, excédé par cet importun, un pêcheur, nommé père Bourget, revenait encore marabout du pic de l'Aurore où il était allé lever ses filets. Bien décidé à se débarrasser du cormoran provocateur, il s'amena le lendemain avec un fusil chargé à la gueule de plombs à canard. Lorsque le cormoran surgit, des harengs plein le bec, il tira, fort de sa réputation du meilleur chasseur d'oiseaux de mer de la région. Mais le palmipède se moqua du père. Stupéfait, le vieux s'aplomba de nouveau. Ni pennes ni rémiges ne traversèrent la fumée produite par le fusil. Voyant cela, des compères pointèrent à leur tour leurs canons, mais rien n'y fit. Agacé et humilié, le père Bourget décida de prendre les grands moyens. Inquiet du comportement de l'oiseau, il arriva à extraire, avec son couteau de poche, un morceau de la statue de la bonne Sainte-Anne, patronne des pêcheurs, qui surplombe le village. Après s'en être coulé des plombs à fusil, il repartit à l'attaque de l'oiseau de malheur. Du premier coup, les plumes du Cormoran enchanté couvrirent la mer et son corps percé d'une matière bénite zigzagua vers les nuages. Les rires alors entendus sonnent encore aux oreilles de qui sait être attentif.

Le rocher Percé

Depuis que la deuxième arche s'est écroulée le 17 juin 1845, le rocher Percé peut faire penser à un immense cheval qui boit. Fossilifère et énigmatique, il s'impose comme un menhir. Le mystère du rocher fait en sorte qu'on lui rattache toutes sortes d'histoires. Entre autres, il aurait abrité de bons génies, reçu la visite de jeunes hommes hardis, accueilli des prisonniers, caché des amoureuses enlevées. Le rocher Percé a fait couler beaucoup d'encre dont celle d'Eugène Achard qui lui a prêté quelques-uns de ces personnages légendaires. Génie des eaux généreux, Honguédo, du nom du Royaume de la Gaspésie à l'époque de Jacques Cartier, est l'un de ceux-là. Ce grand Manitou aurait eu sa demeure sous le rocher pour protéger les marins et exaucer les voeux de leurs femmes. Pour les Micmacs, ceux-là mêmes que Cartier rencontra dans la Baie-des-Chaleurs, le rocher Percé et l'Île Bonaventure auraient déjà logé une Gougou (ou Gouhou-Gouhou), ogresse ou sorcière jalouse et possessive.

Ainsi parle le paysage. Lorsque vous verrez un chat empierré dans le littoral, un cormoran plus gros et plus audacieux que les autres survoler vos têtes, un bateau aux contours nébuleux qui tangue violemment, que vous entendrez pleurer le vent ou crier les oiseaux de mer, vous saurez déjà que la Gaspésie est non seulement magnifique, mais aussi mythique.

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Pour en savoir plus: les archives de folklore et d'ethnologie de l'Université Laval, à Québec, recèlent des récits légendaires et un cours ETN-19436 Contes et légendes de l'Amérique française est offert à distance (www.ulaval.ca/distance). On peut également lire, entre autres, Antoine Bernard, La Gaspésie au soleil (Montréal, Les Clers de Saint-Viateur, éditeurs, 1925); Marius Barbeau, L'Arbre des rêves (Montréal, Les éditions Lumen, 1948, «Gaspésiades» p.175-183); Carmen Roy Littérature orale en Gaspésie (2e édition, Montréal, Leméac, 1981); et Jean-Claude Dupont qui a publié plusieurs livres sur les légendes, dont Légendes de la Gaspésie et des îles de la Madeleine (Québec, éditions J.-C. Dupont,1995).

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