La loi interdit la vente de ces produits dans les épiceries - Les alcools du terroir québécois veulent avoir leur place au soleil

Récolte, à Hemmingford, de pommes en vue de produire du cidre de glace, l’un de ces alcools du terroir qui souffre du monopole de la SAQ.
Photo: Récolte, à Hemmingford, de pommes en vue de produire du cidre de glace, l’un de ces alcools du terroir qui souffre du monopole de la SAQ.

Les alcools du terroir québécois ont la vie dure par les temps qui courent. Tolérés pendant des années dans les épiceries de la province, ils se retrouvent en effet depuis plusieurs mois dans la ligne de mire de la Société des alcools du Québec (SAQ), qui n'apprécie guère les voir trôner sur les rayons des supermarchés. Au grand désespoir des producteurs qui comptent pourtant sur ce marché pour assurer leur pérennité.

«C'est totalement illogique, lance Jean Ouellet, président de l'Association des producteurs de boissons alcoolisées du Québec (APBAQ). Actuellement, on retrouve dans les épiceries des vins de table qui proviennent de France, d'Australie ou du Chili, mais les alcools du terroir produits au Québec, dans les environs de ces épiceries, n'ont pas le droit d'y être proposés aux consommateurs. C'est difficile à comprendre.»

La loi

En vertu de la Loi sur la Société des alcools du Québec, les producteurs d'hydromel, de vins à base de baies ou encore de cidre de glace détenant un permis de production artisanal sont en effet condamnés à vendre le fruit alcoolisé de leur labeur sur leur propriété principalement, mais aussi dans les expositions agricoles, les foires de produits alimentaires, les marchés publics reconnus par le ministère, les succursales de la SAQ ainsi que les bars et restaurants. Mais, contrairement à la bière, leurs produits ne peuvent se retrouver dans les épiceries et les dépanneurs.

«Et pourtant, c'est dans ces endroits que nous pouvons faire vraiment rayonner notre production, qui est de plus en plus recherchée par les consommateurs, souligne Catherine Hébert, qui produit des alcools du terroir en Estrie. Pendant des années, la présence de ces alcools a pourtant été tolérée dans les épiceries. Les autorités fermaient les yeux. Mais là, la SAQ a décidé de faire respecter la loi à la lettre. Et c'est bien dommage.»

Conséquence: les constats d'infraction se multiplient désormais chez les distributeurs alimentaires qui ont décidé de soutenir la production locale d'alcool en l'intégrant dans leur inventaire. Entre avril dernier et aujourd'hui, la Régie des alcools, des courses et des jeux, l'organisme chargé de faire respecter la loi, a délivré près de «13 avis de correction», indique sa porte-parole, Colette Lépinay. En plus de saisir 130 bouteilles dans une épicerie de Magog début juillet.

Aucune brèche

Au coeur de la répression: le monopole de la SAQ en matière de distribution d'alcool, que la vente libre d'alcool du terroir en épicerie vient directement remettre en question. «Et la SAQ ne tolère aucune brèche dans ce monopole, car cela risquerait d'ouvrir la porte à d'autres producteurs de l'étranger, qui pourraient alors se prévaloir du même privilège, résume, tout en déplorant la chose, Mme Hébert. Mais il y a peut-être moyen de modifier la loi pour le bénéfice des seuls producteurs d'ici.»

Jean Ouellet le croit aussi. D'autant que, pour assurer la croissance de ces produits de niches, l'épicerie semble désormais être un point de passage obligé, selon lui. «La SAQ n'accorde pas beaucoup de place à ce type de produits artisanaux, dit-il. En étant dans les épiceries, nous avons accès à un bassin de consommateurs plus grand, nous disposons aussi de la possibilité de négocier directement avec les distributeurs et d'offrir aussi nos produits à des prix beaucoup plus intéressants puisqu'ils ne sont pas touchés par la majoration de prix imposée par la SAQ.»

Les épiciers, par l'entremise de l'Association des détaillants en alimentation du Québec (ADAQ), semblent d'ailleurs en faveur d'un allégement de la loi afin de pouvoir tenir, sans crainte de représailles, les alcools du terroir dans leur magasin. «Nous soutenons les producteurs, dit le porte-parole de l'association, Pierre-Alexandre Blouin, parce que, si l'on vend des alcools du terroir, on va vendre également des fromages du terroir, des légumes du terroir, des viandes du terroir... La demande est là. Les artisans, eux, vont y trouver leur compte et nous aussi.»

Deux ans d'efforts

Ce portrait est idéal, pour les créateurs de boissons enivrantes à base de pommes, de miel, de cassis ou de cerises sauvages qui toutefois commencent à s'impatienter devant l'inertie du gouvernement. «Cela fait deux ans que nous essayons de faire changer les choses, explique M. Ouellet. Sans succès. Pourtant, nous avons besoin d'un changement rapide à la loi actuelle. Si rien ne bouge, plusieurs producteurs, faute de débouchés pour leurs produits, risquent de disparaître»... emportant avec eux quelques bouts du patrimoine agroalimentaire du Québec et de ses terroirs.