Entre solidarité et peur, London pleure la famille musulmane fauchée

Au-delà des amis et connaissances de la famille, c’est toute la communauté qui a été vivement touchée par la tragédie, comme en témoigne l’incessant cortège de Londoniens qui a défilé devant les lieux.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au-delà des amis et connaissances de la famille, c’est toute la communauté qui a été vivement touchée par la tragédie, comme en témoigne l’incessant cortège de Londoniens qui a défilé devant les lieux.

Les membres de la communauté de London, en Ontario, se serrent les coudes et pleurent leurs morts, au surlendemain de la tragédie qui a emporté une famille musulmane dans un acte de « terrorisme ».

Devant les gerbes de fleurs qui s’accumulent à une vitesse phénoménale, au coin des rues Hyde Park et South Carriage, Hassan se recueille et prie silencieusement. « J’ai récité quelques versets du Coran et demandé à Dieu de bénir tout un chacun afin que l’on trouve la paix », explique l’homme dans un grand soupir de désespoir.

Hassan était le barbier de la famille pakistanaise Afzaal, qui a été happé par une camionnette noire dimanche soir, alors qu’elle se promenait dans ce quartier résidentiel de London. Le véhicule a intentionnellement accéléré et est monté sur le trottoir pour frapper les cinq membres de la famille, dont quatre sont morts, laissant un enfant de neuf ans orphelin. Selon la police de London, il s’agissait d’un « acte planifié, prémédité et motivé par la haine ». Il aurait ciblé ses victimes, car elles étaient musulmanes.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La peur est bien présente dans la communauté musulmane de London, affirment plusieurs personnes rencontrées par Le Devoir.

Salman Afzaal, physiothérapeuthe de 46 ans, était un homme « doux comme la brise », selon son ami Hassan, qui verse une larme en évoquant le jeune Fayez, désormais orphelin. « Ce qui me blesse le plus, c’est lorsque je pense à son fils de neuf ans. Qu’est-ce qu’on va lui dire ? Qu’est-ce qu’on va lui donner comme explication ? »

C’est aussi ce que se demande Omar Mirza, une connaissance de la famille venue lui rendre hommage sur les lieux du crime mardi matin. « C’était tellement de bonnes personnes, très impliquées dans la communauté et à la mosquée. » Tous les jours, raconte-t-il, l’homme se rendait à la mosquée pour la prière du matin et du soir. Sa femme, Madiha, 44 ans, qui terminait un doctorat en génie civil, et l’aînée de la famille, Yumna, 15 ans, avaient peint une murale à la mosquée. La famille habitait à London depuis très longtemps.

On voit de tels événements survenir ailleurs, mais jamais on ne pense que ça va arriver dans notre cour.

 

Selon le directeur de l’école secondaire de Oakridge, Mike Phillips, Yumna était une « étudiante intelligente et dédiée » à ses études. « Elle était créative, confiante et pétillante », indique M. Phillips en entrevue au Devoir. « Elle arrivait à l’école avec un grand sourire à chaque jour, ajoute-t-il. Elle nous manquera énormément. »

L’amour vaincra la haine

Mais au-delà des amis et des connaissances de la famille, c’est toute la communauté qui est vivement touchée par la tragédie, comme en témoigne l’incessant cortège de Londoniens qui défile devant les lieux. « Ce qui est arrivé nous a tous profondément troublés, c’est horrible ce qui s’est passé ici, raconte Chantal VanBommel, 24 ans, une résidente du quartier venue porter des fleurs en guise de soutien pour la famille. C’est important de montrer notre solidarité, de rester soudés comme communauté. J’espère que quelque chose de bien pourra jaillir de cette terrible tragédie. »

Les messages d’amour et d’espoirs affluent, sur les pancartes, les dessins d’enfants, les toutous et les gerbes de fleurs laissés un peu partout sur le terrain vacant où les gens se rassemblent. « L’amour vaincra toujours la haine », peut-on lire un peu partout. « Nous allons nous serrer les coudes et nous aimer les uns les autres, dans l’espoir de transcender la haine, affirme Julie Stahle. J’ai entendu dire que la famille aimait beaucoup jardiner, ce serait bien de faire un beau jardin en leur honneur. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les messages d’amour et d’espoirs affluent, sur les pancartes, les dessins d’enfants, les toutous et les gerbes de fleurs laissés un peu partout sur le terrain vacant où les gens se rassemblent. «L’amour vaincra toujours de la haine», peut-on lire un peu partout.

Vivre dans la peur

Malgré tout, la peur est bien présente dans la communauté musulmane de London, affirment plusieurs personnes rencontrées par Le Devoir. « C’est très effrayant, mes enfants ont peur depuis qu’ils ont vu ce qui s’était passé aux nouvelles », raconte Imran Kiani, un Pakistanais récemment déménagé de la Saskatchewan pour s’établir à London.

Sur les lieux du drame, Ameeta Botond distribue des marigold jaunes à ceux qui viennent se recueillir. « C’est une fleur qui aide à guérir l’âme », explique-t-elle. En tremblant, toute émue, la dame, qui vient de l’Inde et qui habite le secteur depuis 50 ans, laisse libre cours à son désarroi. « On voit de tels événements survenir ailleurs, mais jamais on ne pense que ça va arriver dans notre cour. Mon fils a la peau brune et son copain est noir. Maintenant, j’ai deux fois plus peur pour eux. »

Omar Mirza, l’ami de la famille, ne s’en cache pas non plus : la peur est bien présente dans la communauté depuis dimanche soir. « Les derniers jours ont été très difficiles, tout le monde est ébranlé, tout le monde a peur. Mais de savoir que les gens sont derrière nous, quand je vois toutes ces fleurs, tous ces messages d’amour et de support, ça fait chaud au cœur. »

Veillée à la Mosquée

En soirée, quelques milliers de personnes de tous âges et de toutes origines se sont réunies devant la mosquée de London sur la rue Oxford lors d’une vigie en l’honneur de la famille. L’événement s’est tenu sous haute surveillance policière.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Plusieurs politiciens ont également participé à l’événement, dont le premier ministre du Canada, Justin Trudeau.

Des leaders de la communauté musulmane ont récité des prières et dénoncé la terrible tragédie qui a secoué toute la communauté. S’ils souhaitent des actions politiques pour lutter contre l’islamophobie, c’est surtout un message d’unité et d’espoir qu’ils ont lancé, afin que plus jamais de tels événements ne surviennent. « À nos voisins de la communauté de London, votre amour va nous aider à guérir », a lancé Bilal Rahaal, le président du conseil d’administration de la mosquée.

Plusieurs politiciens ont également participé à l’événement, dont le premier ministre du Canada, Justin Trudeau. « Vous n’êtes pas seuls, tous les Canadiens sont avec vous, ce soir et pour toujours », a soutenu le premier ministre. « L’islamophobie est réelle, le racisme est réel. Vous ne devriez pas à affronter la haine dans votre communauté, dans votre pays. Nous devons et nous allons agir. »

Devant la scène, un groupe de jeunes filles portent le hidjab mauve, la couleur préférée de Yumna. Hiba Abdelmajed parle de son amie de toujours, une adolescente d’une grande gentillesse et au sens de l’humour aiguisé. « Elle n’avait qu’un rêve, c’était de changer le monde. Et c’est ce qu’elle fait aujourd’hui… »

Les politiciens ébranlés

Lundi, les réactions de consternation fusaient chez les politiciens, tant ceux des partis fédéraux que ceux des partis provinciaux. À Ottawa, tous les élus se sont levés en Chambre pour exprimer leur peine et leur désarroi devant le drame de London. Le chef conservateur, Erin O’Toole, a souligné que le garçon de neuf ans grièvement blessé dans l’attaque, seul survivant de sa famille, « mérite un pays libre et sans peur ». « Le Canada de son avenir doit être meilleur que le Canada de dimanche soir », a-t-il ajouté. « Il lui faudra beaucoup d’amour et c’est peut-être la première réponse qu’il faut à la haine », a déclaré Yves-François Blanchet en parlant de l’enfant. Le chef du Nouveau Parti démocratique a livré son allocution avec une certaine dose de colère. « Nous ne pouvons le nier », a lancé Jagmeet Singh, affirmant que le Canada est « une place de racisme, de violence […] où les musulmans ne sont pas en sécurité ». La cheffe du Parti vert, Annamie Paul, a quant à elle tenu une conférence de presse où elle a réclamé que le gouvernement élabore une « stratégie nationale contre l’islamophobie ». À Québec, tous les partis ont également condamné l’attaque.


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