Quand les compétences se perdent dans la traduction

Une expérience dix ans en cuisine et un diplôme universitaire de quatre ans en gastronomie n'ont pas permis à un demandeur d’asile de travailler dans la cuisine d'un CHSLD. Photo d'illustration.
Photo: iStock Une expérience dix ans en cuisine et un diplôme universitaire de quatre ans en gastronomie n'ont pas permis à un demandeur d’asile de travailler dans la cuisine d'un CHSLD. Photo d'illustration.

La reconnaissance des acquis peut être un véritable parcours du combattant pour bon nombre d’immigrants. Malgré leurs efforts, ils sont encore nombreux à se heurter à des obstacles, souvent purement administratifs, pour obtenir une équivalence de diplôme, selon ce qu’a constaté Le Devoir.

Maykol Hernandez Diaz est l’un d’eux. Ce demandeur d’asile d’origine mexicaine possède près de dix ans d’expérience en cuisine et un diplôme universitaire de quatre ans en gastronomie. Il a même enseigné dans un institut d’hôtellerie au Mexique et a géré son propre restaurant.

Or, il y a quelques mois, il a postulé via Je Contribue pour pouvoir travailler comme cuisinier dans un CHSLD ou autre établissement de santé, ce qui lui a été refusé. La raison ? Faute d’équivalence directe, son « baccalauréat en gastronomie » s’est traduit en un « baccalauréat en études plurisectorielles », ce qui a semblé confondre le personnel du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Montérégie-Est. « On m’a dit que c’est parce qu’il n’était pas écrit “cuisine” comme tel. »

Le Devoir a eu accès aux échanges de courriels entre le CISSS de la Montérégie-Est et M. Hernandez Diaz. Le personnel apparaît diligent et déterminé à aider le cuisinier, mais le fait que la mention « cuisine » n’apparaisse pas et qu’il soit écrit que les « études plurisectorielles » se comparent à des études faites dans les secteurs de l’administration et des sciences appliquées crée la confusion.

Même après que le Mexicain eut envoyé son CV et ses relevés de notes certifiés traduits en français, la réponse a été la même : cela ne correspondait pas aux exigences d’embauche pour le poste de cuisinier.

« Je ne comprends pas. Je veux contribuer », a dit ce père de trois filles, dont des jumelles nées ici. En plus de bien s’exprimer en français grâce à ses cours de francisation, il possède également une Attestation d’hygiène et salubrité alimentaire reconnue par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. « Je veux seulement qu’on me donne une chance d’entrer quelque part. Après, ils verront bien que je sais faire le travail. »

« On en échappe »

France Dussault, directrice générale de Qualifications Québec, un portail qui regroupe toutes les ressources nécessaires pour accompagner l’immigrant dans sa reconnaissance de compétence, ne s’étonne pas d’un tel cas. « À cause de la bureaucratie, on en échappe malheureusement beaucoup », a-t-elle affirmé. « Il devrait y avoir plus de souplesse dans le système et quand il y a des cas complexes, on est là pour essayer de défaire les nœuds et référer aux bonnes personnes. »

On lui a présenté le cas de M. Hernandez Diaz, et elle soutient d’entrée de jeu qu’il ne faut pas confondre les équivalences officielles reconnues par le gouvernement du Québec et l’évaluation comparative des études hors Québec, le document soumis au CISSS de la Montérégie-Est. « L’évaluation comparative, ce n’est pas une équivalence. C’est mis en place pour aider les employeurs à se repérer par rapport au système québécois quand il y a des diplômes qu’ils ne comprennent pas ou ne leur disent rien. »

Elle avance que les employeurs devraient faire preuve d’« un peu plus de souplesse », surtout quand c’est l’État québécois qui embauche. « Ils ont des cadres assez rigides. » Elle insiste toutefois sur l’importance de vérifier qu’un immigrant a réellement la compétence qu’il prétend avoir. « On a au Québec un processus très rigoureux. Ces démarches-là ne doivent pas être faites au rabais […] Il faut que ça soit équitable pour les Québécois qui passent autant d’années sur les bancs d’école. »

Le CISSS de la Montérégie-Est dit ne pas pouvoir commenter les cas particuliers, mais affirme qu’il est tenu de respecter les « exigences de nomenclature des titres d’emploi » qui apparaissent dans l’évaluation comparative.

Thanatologue sans permis

Chantal Lafon est venue de France en 2019 pour exercer au Québec un métier en grande demande : la thanatopraxie, soit l’embaumement des cadavres. Deux ans plus tard, elle n’est toujours pas reconnue par la Corporation des thanatologues du Québec dont les membres doivent d’abord se voir délivrer un permis du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Or, sur le plan des études, elle est pourtant surqualifiée par rapport aux étudiants ayant au diplôme technique collégial qu’on exige au Québec. Cette quinquagénaire qui détenait sa propre école à Marseille et qui possède un doctorat en anthropologie médico-légale a même pu obtenir son permis de séjour dans le cadre du C10, ce qui implique de fournir la preuve qu’on est une contribution « importante ou appréciable » au pays.

M. Legault, il y a des gens qui ont envie de travailler et de faire connaître la richesse de leurs compétences. Mais il faut une volonté politique de faire avancer les choses pour eux.

 

« Ce qui est dommage, ce sont les barrières pour la reconnaissance des diplômes », dit-elle en évoquant la difficulté des nombreux médecins étrangers devenus chauffeurs de taxi. Dans son cas, Mme Lafon reconnaît que la pandémie n’a pas aidé à faire avancer son dossier. Elle dit avoir été en contact avec des membres de cabinet de plus d’un ministre, dont celui de Danielle McCann alors qu’elle était à la santé, qui ont été très diligents dans l’étude de sa demande, mais elle comprend que ce n’était plus la priorité en 2020.

Qualification Québec a été une bouée de sauvetage pour Mme Lafon, qui travaille en attendant au service de rapatriement des cadavres dans une entreprise funéraire. C’est cet organisme qui l’aide à reprendre contact avec les bonnes personnes au ministère de la Santé. « M. Legault, il y a des gens qui ont envie de travailler et de faire connaître la richesse de leurs compétences. Mais il faut une volonté politique de faire avancer les choses pour eux », dit-elle, en s’adressant au premier ministre.

En démarche pour obtenir sa résidence permanente, Mme Lafon commence toutefois à s’impatienter. « Si au printemps prochain rien n’a évolué dans ma vie professionnelle, je retourne chez moi. J’ai l’impression de battre de l’air alors que je n’ai plus de temps à perdre. »

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