Afghanistan - Les petits gestes des «soldats de l'humanitaire»

Les militaires distribuent régulièrement des vivres, des crayons et d’autres fournitures scolaires aux enfants.
Photo: Les militaires distribuent régulièrement des vivres, des crayons et d’autres fournitures scolaires aux enfants.

L'Afghanistan, où notre journaliste a séjourné en juin et juillet, s'est imposé à notre conscience au lendemain du 11 septembre 2001. Des élections démocratiques prévues à l'automne et au printemps devraient permettre de dire si un cauchemar long de plusieurs décennies y prendra fin. Dernier article d'une série de six.

Certains jours on peut voir, près de la sentinelle postée à l'entrée du camp Julien, un bambin qui attend patiemment des passants pour leur proposer ses lance-pierre joliment peints en rouge et blanc.

Les militaires ont toujours fasciné les enfants. Depuis février dernier, ceux du Groupe-bataillon du 3e Royal 22e Régiment de Valcartier ont effectué, à raison de 25 fois par jour, des patrouilles dans un territoire mi-urbain, mi-rural de 166 km2 dans le sud-ouest de Kaboul. Règle générale, ils étaient accueillis par les sourires et les salutations enthousiastes des jeunes. En échange, les militaires distribuaient régulièrement des vivres, des crayons et d'autres fournitures scolaires aux enfants.

Ces petits gestes font partie d'un programme de coopération civilo-militaire (COCIM) financé conjointement par l'Agence canadienne de développement international (ACDI) et le ministère de la Défense et visant, selon son responsable, le major Richard Sneddon, à «harmoniser l'environnement civil avec l'objectif militaire».

Les secteurs d'intervention sont nombreux, comprenant notamment le creusement de puits et la rénovation d'infrastructures comme les écoles, les stations de pompage, les postes de police et les casernes de pompiers.

Au début de l'été, une trentaine de militaires oeuvraient à plein temps au sein de l'équipe de COCIM du camp Julien, dont plusieurs réservistes, plus habitués que les autres à dialoguer avec les civils.

Le Groupe-bataillon vient de mener, cette semaine, sa dernière patrouille en Afghanistan. Depuis la mi-août, ses 2000 hommes et femmes sont progressivement remplacés par environ 700 autres militaires canadiens, dont la plupart appartiennent au Lord Strathcona Horse Regiment d'Edmonton. La principale mission du nouveau contingent consistera à fournir un escadron de reconnaissance à la FIAS, la Force internationale d'assistance à la sécurité créée par l'ONU après la chute des talibans et passée sous le commandement de l'OTAN en août 2003.

Le soin de patrouiller le sud de la capitale afghane incombera dorénavant à d'autres contingents, majoritairement européens. Toutefois, le programme de coopération civilo-militaire canadien se poursuivra, assure le capitaine Darren Steele, porte-parole de la Défense nationale.

Bien que certains d'entre eux contribuent à l'entraînement des membres de la nouvelle armée afghane (un rôle joué surtout par les Américains), c'est davantage avec la police que les militaires canadiens ont collaboré jusqu'ici.

En plus de leurs patrouilles quotidiennes, ils ont établi régulièrement des contrôles routiers avec des membres de cette police, nettement moins bien équipés qu'eux. Des armes et d'importantes quantités de drogue ont été saisies au cours de ces opérations.

«Nous protégeons la force en gagnant l'appui de la population locale. Nous gagnons les coeurs et les esprits en implantant des projets communautaires modestes aux impacts importants», indiquait le major Richard Sneddon en entrevue plus tôt cet été.

Que ce soit en épaulant les gendarmes ou en interrogeant la population locale sur ses besoins concrets en matière de reconstruction, cette participation des militaires à des activités de développement leur permet donc de recueillir des renseignements qui ont une valeur militaire. Les volets humanitaire et stratégique de la présence militaire se renforcent mutuellement.

Aide humanitaire exploitée?

Certaines organisations caritatives ont reproché aux forces armées d'exploiter l'aide humanitaire. Fin juillet, Médecins sans frontières a décidé de se retirer de l'Afghanistan, où l'organisation oeuvrait depuis 24 ans. Entre autres raisons pour justifier ce départ retentissant, la direction de MSF a mentionné la confusion créée par l'implication des militaires américains de la «coalition» — à distinguer de la FIAS à laquelle participe actuellement le Canada — dans l'humanitaire et par le danger que cela représente pour son personnel.

Le 2 juin dernier, cinq volontaires de MSF ont été assassinés dans la province de Badghis (ouest), dans une attaque revendiquée par les talibans. Ces derniers avaient appelé dans un communiqué à attaquer les travailleurs humanitaires, qu'ils accusaient d'être inféodés à la troupe. MSF avait alors dénoncé le fait que, peu avant, l'US Army avait distribué dans certaines régions des tracts demandant à la population de lui communiquer des informations sur les talibans et al-Qaïda, ceci afin de pouvoir continuer à recevoir de l'aide humanitaire.

«Ce lien délibéré sape les fondements mêmes de l'action humanitaire [...]. Cela aboutira, au final, à des Afghans dans le besoin qui n'obtiendront aucune aide et à des distributeurs de l'aide qui seront délibérément pris pour cible», avait prévenu le communiqué de MSF.

La mise en place, début 2003 par l'armée américaine, d'équipes de reconstruction provinciale (PRT), où des militaires se chargent de projets humanitaires, avait déjà suscité de vives protestations parmi les organisations humanitaires internationales travaillant en Afghanistan.

«La consultation entre les autorités militaires et les humanitaires, qui se fait habituellement au niveau du gouverneur de la province, n'est pas très bonne», estime Paul Barker, directeur de l'antenne afghane de Care International.

«Cela varie d'une province [et d'une PRT] à l'autre», ajoute-t-il, citant un cas où des militaires américains se sont soudainement imposés pour prendre en charge la construction d'une école, un projet que les ONG et la population locale avaient déjà mûri ensemble.

«Ça fait deux ans que nous critiquons les PRT», poursuit M. Barker, qui s'associe aux critiques formulées par MSF tout en insistant sur la distinction à faire entre la «coalition» et la FIAS.

Les militaires canadiens affirment qu'ils consultent adéquatement les organisations humanitaires, d'autant plus que l'ACDI et l'ambassade ont leur rôle à jouer dans la coopération civilo-militaire. Les Afghans signalent que la criminalité a baissé et qu'ils sont plus libres de leurs mouvements dans les secteurs où la FIAS est déployée, font-ils valoir.

«Nos gens sont très fiers d'aider les autorités afghanes à assumer leurs fonctions. Ils ont confiance de pouvoir réussir», affirme Darren Steele en guise de bilan de la mission du Groupe-bataillon de Valcartier.

Chose certaine, bon nombre d'Afghans ont aujourd'hui l'impression que, pour une fois, la communauté internationale s'intéresse à leur sort.

Ce reportage a été rendu possible grâce à une contribution de l'Agence canadienne de développement international (ACDI).