Quand le KKK faisait sa loi contre les Canadiens français du Maine

Cette carte postale montre des membres du Ku Klux Klan paradant au grand jour en août 1923 dans la ville de Milo, au Maine, comme ils l’ont fait dans d’autres villes de cet État, à l’époque où la diaspora canadienne-française constituait la principale cible de cette organisation suprémaciste.
Photo: Maine history / Domaine public Cette carte postale montre des membres du Ku Klux Klan paradant au grand jour en août 1923 dans la ville de Milo, au Maine, comme ils l’ont fait dans d’autres villes de cet État, à l’époque où la diaspora canadienne-française constituait la principale cible de cette organisation suprémaciste.

Au Maine, l’importante diaspora canadienne-française fut la principale cible de l’organisation raciste et ultranationaliste du Ku Klux Klan durant les années 1920. C’est ce que rappelle une enquête conduite ces derniers jours par la chaîne de télévision News Center Maine (NCM) du réseau NBC à Portland.

En 1919, des règlements interdisent l’usage du français au Maine. À peine un siècle auparavant, la population était pourtant à majorité française, du moins dans le nord de cet État limitrophe du Québec et du Nouveau-Brunswick.

Des témoins interrogés dans le cadre de ce reportage de la chaîne américaine expliquent comment parler français leur était interdit. Afin d’éviter que leurs enfants subissent l’oppression, ils se refusaient souvent à le parler à leur descendance.

Pour soutenir l’interdiction du français, les militants du KKK s’en prennent volontiers à des Franco-Canadiens, rappelle la journaliste Hannah Yechivi de NCM.

L’historien Martin Pâquet, de l’Université Laval, spécialiste de la diaspora canadienne-française, confirme les faits au Devoir : « Au moment de la deuxième résurgence du KKK dans les années 1920, le KKK a essaimé au Maine en s’en prenant aux juifs et aux catholiques, surtout aux Canadiens français. »

Selon le reportage de la journaliste, les membres du KKK craignaient que les Canadiens français ne bouleversent le statut politique de l’État s’ils se révoltaient et s’ils demandaient à faire partie d’un syndicat afin d’obtenir de meilleurs salaires ou de meilleures conditions de travail.

Le KKK contribue à l’élection, le 8 septembre 1924, du gouverneur républicain Owen Brewster, connu plus tard pour être un proche confident du sénateur Joseph McCarthy. Pour se féliciter de l’élection du gouverneur Brewster, le KKK du Maine fait brûler des croix pendant une partie de la nuit.

En 1925, le Klan du Maine compte 150 141 membres. Cela représente alors 23 % de la population de l’État, explique l’historienne Raney Bench, directrice de la Mount Desert Historical Society.

Toutes proportions gardées, il y avait plus de membres du KKK au Maine par habitant qu’en Alabama ou qu’au Mississippi. En dehors des États du sud, c’est au Maine que le KKK comptait sa plus importante section, note Mme Bench. Sa cible principale était la population franco-américaine catholique francophone, rappelle pour sa part le Maine Memory Network.

Au Maine, le KKK mène campagne pour faire disparaître l’enseignement du catholicisme. À cette fin, il tente d’écraser toute influence possible de cette minorité. Cela se manifeste lors du référendum de Portland, en 1923, où le KKK promeut l’abolition de mesures de représentations qui font une place aux catholiques et aux juifs. À l’époque, précise l’historien Martin Pâquet au Devoir, les membres du KKK intimidaient les Franco-Américains, dans leurs campagnes de haine, se voyant comme les seuls dépositaires autorisés de l’Amérique.

L’historien observe chemin faisant un paradoxe qu’il résume ainsi : alors qu’au nord des États-Unis, comme au Maine, on s’en prend à des Franco catholiques sous le couvert du KKK, au Sud, comme en Louisiane, des Franco catholiques sont membres du KKK ! Autrement dit, les positions de chacun ne sont pas à jamais fixées en société.

Le silence forcé

« Le Klan du Maine a grandi rapidement parce qu’un leader charismatique a pu rallier les protestants de la classe moyenne autour de leur opposition aux immigrés et aux catholiques », explique Raney Bench. Ce leader du KKK s’appelait Eugene Farnsworth. En 1924, dans une de ses assemblées publiques, Farnsworth explique que l’Amérique doit au fond faire face à trois problèmes : « les catholiques, les juifs et les nègres ». Farnsworth avait grandi au Canada, dans un petit village du Nouveau-Brunswick.

Le soutien direct à l’organisation du KKK s’essouffle à la fin des années 1920, ce qui ne signifie pas pour autant que ses anciens adeptes aient révisé du tout au tout leurs vues sociales et politiques.

« Ce sont des lois qui régissaient le système scolaire, comme on en voyait un peu partout en Amérique à l’époque », qui ont finalement jugulé le français au Maine, résume l’historien Martin Pâquet.

Le Klan du Maine a grandi rapidement parce qu’un leader charismatique a pu rallier les protestants de la classe moyenne autour de leur opposition aux immigrés et aux catholiques

Au nombre des commentaires suscités par le reportage de la journaliste américaine diffusé par NCM Portland, on trouve celui de Janice Williams : « J’avais un grand-oncle qui était membre du KKK du Maine. Ironiquement, son épouse était une Canadienne française. Elle n’était pas bienvenue apparemment aux rassemblements familiaux. J’avais 12 ans en 1962 quand j’ai entendu ma grand-mère canadienne-française parler français [pour la première fois] à quelqu’un. » Les règlements anti-français ont finalement été abolis en 1960.

Migration et oppression

Au XIXe siècle, avant la révolution industrielle, une large partie du Maine parlait français, surtout au Nord. Des Acadiens et des Québécois, à majorité catholique, s’y étaient installés avant que ce territoire, jusque-là attaché au Nouveau-Brunswick, ne devienne en 1820 un État américain, dont les frontières ont d’ailleurs mis un certain temps à être fixées. Cela fait, la majorité protestante du nouvel ensemble s’est vite fait entendre.

En 1850, une église catholique est brûlée. Un jésuite, Johannes Bapst, est déclaré persona non grata. À Ellsworth, siège du comté de Hancock au Maine, ce religieux est attaqué. On lui reprochait de vouloir défendre l’enseignement des franco-catholiques. Il sera violemment pris à partie, enduit de goudron chaud et recouvert de plumes de volaille. Cette pratique, caricaturée dans les bandes dessinées de la série Lucky Luke, tient plutôt dans les faits de la torture.

Cependant, le développement d’usines en Nouvelle-Angleterre, entre 1850 et 1930, encourage un fort mouvement migratoire. Environ 900 000 Canadiens français traversent la frontière pour s’établir en Nouvelle-Angleterre, où ils constituent une main-d’œuvre corvéable et bon marché.

Cette immigration fait que des villes du Maine connaissent d’importants changements démographiques rapides, explique l’historienne Raney Bench. Un monde canadien-français apparaît. Il fait contraste avec des régions plus petites et plus rurales, à majorité protestante et anglaise.

Entre 1919 et 1960, dans la volonté d’homogénéiser la population pour mieux l’intégrer au marché du travail et aux valeurs américaines, on ne finance plus l’enseignement dans une autre langue que l’anglais. « L’argument racial est moins invoqué, contrairement en Louisiane, observe l’historien Martin Pâquet. Toutefois, les effets sont les mêmes : les enfants francophones n’ont plus accès à l’enseignement dans leur langue. »

Changer de nom

Plusieurs descendants de Canadiens français changent de nom pour éviter d’être molestés, selon le reportage diffusé par la télévision de NCM. Au nombre des réactions du public, Margaret LeVeque Fischer rappelle à quel point ses arrière-grands-parents ont souffert d’une mise à l’écart de leur langue et de leur religion. « Mon grand-père a finalement changé son nom pour Bishop », tout en anglicisant aussi son prénom. « Mais quand il est mort à Lewiston, nous avons indiqué son vrai nom sur la pierre. »

Quand l’interdiction du français a été levée en 1960, l’usage de cette langue dans la vie publique s’est perdu. La culture s’est déracinée passablement, même de la vallée du fleuve Saint-Jean, à la lisière de la frontière avec le Québec et le Nouveau-Brunswick.Entre-temps, la communauté acadienne et québécoise qui vit dans les parages a souvent pris le parti de maquiller ses noms de famille pour ne pas être couverte d’insultes.