À Kamloops, la honte «de ne pas avoir su» avant

Devant l’ancien pensionnat de Kamloops, des membres de la communauté de Tk’emlúps te Secwepemc ont accueilli un groupe de personnes qui ont couru en l'honneur des 215 enfants décédés.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Devant l’ancien pensionnat de Kamloops, des membres de la communauté de Tk’emlúps te Secwepemc ont accueilli un groupe de personnes qui ont couru en l'honneur des 215 enfants décédés.

Bernie Drefko, 67 ans, a entendu le pape François dimanche matin. Elle est catholique et elle vit dans le parc de maisons mobiles Silver Sage, à Kamloops, où se côtoient Autochtones et allochtones.

« Il ne s’est pas excusé », lance-t-elle dès que les journalistes, qui interrompent son jardinage, mentionnent le souverain pontife. « Je ne lui dirai pas quoi faire, mais je sais ce que j’aimerais qu’il fasse », ajoute-t-elle.

Plus tôt dans la journée, le pape avait exprimé sa « douleur » concernant la découverte des restes de 215 enfants autochtones sur le site de l’ancien pensionnat de Kamloops, géré par l’Église catholique. Il n’est cependant pas allé jusqu’à s’excuser, malgré de multiples appels en ce sens.

« Je suis avec douleur les nouvelles arrivant du Canada à propos de la découverte choquante des restes de 215 enfants » à Kamloops en Colombie-Britannique, a-t-il déclaré à l’issue de la traditionnelle prière dominicale de l’angélus sur la place Saint-Pierre. Vendredi, le premier ministre Justin Trudeau avait déploré le refus du pape et de l’Église catholique de reconnaître leur « responsabilité » et leur « part de culpabilité » dans la gestion des pensionnats autochtones.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Bernie Drefko a installé un chandail orange sur sa maison, honorant les survivants des pensionnats.

Devant sa maison coquette, entourée d’un jardin tout aussi impeccable, Bernie Drefko a accroché un t-shirt orange, couleur symbolique honorant les survivants des pensionnats. La dame aux longs cheveux gris côtoie des Autochtones de la nation secwe̓pemc au quotidien, mais elle « n’a jamais su », jamais appris que le pensionnat qui se dresse au pied de la rivière Thompson avait été le théâtre de sévices et d’actes de sadisme documentés par la Commission de vérité et réconciliation (CVR).

Ils nous ont dit que les Autochtones venaient à l’école ici parce qu’il n’y en avait pas chez eux. Je ne savais pas qu’ils avaient parfois seulement trois ans, je ne savais pas qu’on leur enlevait tout. J’en suis anéantie.

 

« J’en suis tombée par terre. J’ai eu honte d’être Blanche, d’avoir été dans la même ville, de ne pas avoir su », lance-t-elle. Depuis qu’elle a appris que 215 petits corps reposent dans un terrain vague tout près de chez elle, elle prie. « Des gens m’ont demandé si j’étais encore catholique et j’ai dit : “oui, absolument”. Je crois au Père, au Fils et au Saint-Esprit », affirme-t-elle.

À l’école, elle dit n’avoir « rien appris sur les abus » perpétrés au pensionnat de Kamloops, en activité de 1890 à 1978. « Ils nous ont dit que les Autochtones venaient à l’école ici parce qu’il n’y en avait pas chez eux. Je ne savais pas qu’ils avaient parfois seulement trois ans, je ne savais pas qu’on leur enlevait tout. J’en suis anéantie », dit-elle.

À son avis, le pape François combat les mêmes sentiments contraires que ceux qui la déchirent. « Merci, mon Dieu, la vérité est là, “loud and clear”. Maintenant, faisons quelque chose de bien », suggère-t-elle.

 

Des excuses dans un bulletin

À la cathédrale du Sacré-Cœur de Kamloops, le prêtre Derrick Cameron surveillait la liste des croyants qui avaient réservé une place pour le service de 8 h 30. « Vous devez vous adresser au porte-parole à la chancellerie », a-t-il répondu lorsque Le Devoir l’a interrogé sur les événements de la dernière semaine.

À côté de lui, une dame a tendu une copie du bulletin paroissial. À l’intérieur, elle a montré les lettres d’excuses du diocèse de Kamloops et de l’archidiocèse de Vancouver — dont relevait Kamloops jusqu’en 1945, puisqu’une mission religieuse y était installée, a précisé le père Cameron.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir La fille d'une survivante s’est recueillie devant la rivière qui contourne le pensionnat fermé depuis 1978.

À Tk’emlúps te Secwepemc, des hommes et des femmes participaient à une danse de guérison. Adele Fletcher, qui observait sa fille, n’avait pas entendu l’allocution du pape. « Je ne suis pas les nouvelles, c’est trop déprimant », a-t-elle lâché.

Devant l’ex-pensionnat de Kamloops, qui a autrefois pu accueillir jusqu’à 500 élèves, les prières et les rassemblements se sont succédé au cours de la fin de semaine. Evelyn Camille, une survivante de cette école résidentielle, a mené un bref exercice spirituel en matinée. « Je suis étourdie, c’est trop pour moi. Je veux être ici pour mon peuple », dit-elle doucement.

La veille, des dizaines et des dizaines de camions — 250 selon les organisateurs — ont défilé à Tk’emlúps te Secwepemc, devant l’ancien pensionnat. Derrière les volants, il y avait des hommes et des femmes allochtones qui souhaitaient exprimer leur soutien et leur peine. Dans la foule, plusieurs dizaines d’Autochtones ont frappé sur leur tambour, comme ils le font depuis des jours.

« Pour moi, le tambour représente les battements du cœur », a expliqué dit Dustin Tomma, un membre de la nation Skwlax âgé de 38 ans. « Quand les tambours arrêtent, ça veut dire que les gens abandonnent. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Une fillette portait fièrement la plume que lui avait donnée le groupe de coureurs.

Le pensionnat de Kamloops a autrefois employé jusqu’à 60 personnes, à temps partiel et à temps plein. Il était le plus gros au Canada.

Selon les travaux de la CVR, son directeur a alerté le gouvernement canadien en 1910 pour l’aviser d’un manque de nourriture en quantité suffisante pour les élèves. Des survivants ont aussi raconté avoir été emmenés dans ce pensionnat à bord de « camions pour le bétail », s’y être fait appeler par des numéros et y avoir été battus, entre autres sévices. Un « agent des Indiens » et un médecin y ont aussi noté, à travers le temps, des conditions de surpeuplement et d’insalubrité qui ont mené à la propagation de maladies.

En 2004, un ex-employé de ce pensionnat, Gerald Moran, a été reconnu coupable de 12 chefs d’accusation pour agression sexuelle et condamné à trois ans de prison. Dans le cadre de la « Résolution des pensionnats indiens », qui a engendré la CVR, 5300 personnes soupçonnées d’avoir perpétré des sévices physiques et sexuels dans les pensionnats canadiens ont été identifiées par des enquêteurs embauchés par le gouvernement fédéral.

Avec La Presse canadienne

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