Les aînés avec une déficience intellectuelle victimes d’une vision «dépassée»

La député Lorraine a avancé mardi dernier que les personnes avec une déficience intellectuelle ne devraient pas être hébergées avec les futurs résidents de la Maison des aînés de Havre-Saint-Pierre, sur la Côte-Nord.
Photo: Getty Images La député Lorraine a avancé mardi dernier que les personnes avec une déficience intellectuelle ne devraient pas être hébergées avec les futurs résidents de la Maison des aînés de Havre-Saint-Pierre, sur la Côte-Nord.

Les déclarations « discriminatoires » de la députée péquiste Lorraine Richard, pour qui les personnes avec une déficience intellectuelle n’ont pas leur place auprès des autres aînés, ont fait bondir l’expert Martin Caouette. En réponse à ces propos, lui et ses collègues saisissent l’occasion d’exposer les problèmes de représentation de ces personnes dans l’espace public québécois.

« Attardé », « débile », « cas lourd », « retard mental » : la vision de la déficience intellectuelle est encore marquée par certains préjugés dans la société. « Tant les médias que nos élus utilisent des mots qui témoignent d’une grande méconnaissance et entretiennent ces préjugés », explique M. Caouette en entrevue.

Dans une étude à paraître obtenue par Le Devoir, ce professeur de psychoéducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières a constaté que ces expressions désuètes et péjoratives sont notamment utilisées dans les pages de journaux à fort tirage dans la province. Suivant l’analyse de 315 articles publiés entre 2012 et 2016, il conclut que peu de textes « mettent en lumière les capacités des personnes » avec une déficience intellectuelle, se limitant plutôt à souligner leurs vulnérabilités.

« Le risque de perpétuer une image de souffrance et de dépendance semble donc réel », écrit M. Caouette.

Discrimination

C’est d’ailleurs cette vision qu’il déplore que Mme Richard ait mise en avant. Elle a en effet avancé mardi dernier que les personnes avec une déficience intellectuelle ne devraient pas être hébergées avec les futurs résidents de la Maison des aînés de Havre-Saint-Pierre, sur la Côte-Nord. « Je n’ai pas besoin d’être gériatre pour savoir qu’une clientèle de personnes aînées ne se mélange pas avec des personnes qui ont des déficiences intellectuelles », a-t-elle affirmé à Radio-Canada.

Elle a aussi demandé au CISSS régional de prendre sa demande en considération : « Et c’est pour ça que nous, il y a plus d’un an, on avait vraiment spécifié que ça devait être des gens avec une déficience physique. Imaginez que ces gens vont fréquenter les mêmes aires communes, la même cafétéria. »

En pleine semaine québécoise des personnes handicapées, ces propos ont fait vivement réagir M. Caouette : « L’idée de vouloir les séparer de la société, comme s’il fallait les isoler du reste de la communauté, est une vision complètement dépassée. »

« Imaginez que l’on remplace “déficience intellectuelle” par Autochtone, Noir ou homosexuel. C’est le même niveau de discrimination », martèle le professeur.

La Société québécoise de la déficience intellectuelle avait aussi déploré la semaine dernière « une forme de mépris et de discrimination », invitant la députée à un « dialogue constructif ».

Le choix des mots était non seulement « très blessant », poursuit le professeur, mais aussi révélateur d’un mal plus grand. L’enjeu de fond ? La déficience n’est pas une maladie : « C’est un mode de fonctionnement qui est différent, qui est en écart par rapport à la norme. Ces personnes ne sont pas souffrantes ou malades, elles peuvent être tout à fait heureuses, épanouies et intégrées à la société. »

Lorraine Richard n’a pas nié avoir tenu ses propos, mais elle a refusé notre demande d’entrevue. Sur Twitter, la députée s’était rétractée, écrivant : « Je m’excuse sincèrement pour mes propos, je me suis mal exprimée. Mon intention était d’exprimer l’importance de considérer les besoins spécifiques de tous. »

Où vivre ?

Pour M. Caouette et des membres de l’Institut universitaire en déficience intellectuelle et en trouble du spectre de l’autisme (IU DI-TSA), il faudra aller au-delà de ces excuses. Dans une lettre ouverte, ils rappellent que beaucoup de chemin reste à parcourir « pour offrir des solutions résidentielles adaptées aux personnes en situation de handicap, en particulier celles présentant une déficience intellectuelle ».

Ce n’est pas la déficience intellectuelle, mais « plutôt le profil de besoins » qui doit orienter la personne vers le bon service, plaident ces spécialistes. En chantier sur tout le territoire, les maisons des aînés et alternatives doivent être ouvertes et inclusives.

Imaginez que l’on remplace “déficience intellectuelle” par Autochtone, Noir ou homosexuel. C’est le même niveau de discrimination.

Le vivre-ensemble est un concept qui s’applique aussi aux Québécois avec une déficience intellectuelle. Ils sont eux aussi des adultes quiauront potentiellement besoin un jour de services, au même titre que les autres aînés. Leur espérance de vie a d’ailleurs considérablement augmenté depuis le début du XXe siècle, note M. Caouette.

Les personnes avec une déficience peuvent se retrouver dans des CHSLD avant même leurs vieux jours, puisque les options résidentielles sont limitées pour eux, surtout dans des régions plus éloignées. « Il faut sortir de la logique de placement qui existait il y a 40 ans à une logique de chez-soi », décrit le professeur. Des adultes qui peuvent tout à fait être autonomes se retrouvent parfois hébergés en milieu familial ou public, faute de soutien à domicile, explique-t-il.

Se développer dans leur propre milieu de vie, en appartement supervisé par exemple, leur permet de s’intégrer dans un quartier, participer socialement, d’avoir un travail et une vie bien remplie.

Plusieurs études ont montré que l’inclusion de ces personnes dans les écoles et dans les ressources pour aînés apporte des bienfaits, tant d’un côté que de l’autre. La possibilité d’interagir avec une diversité de personnes au quotidien donne l’occasion d’être stimulé et de vivre de nouvelles expériences, surtout pour des groupes vieillissants.

 

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