4 août 1945 - Le bruit

Les neurologues estiment que l'atmosphère bruyante où vivent les citadins est la cause de graves déséquilibres nerveux, qui insensiblement, conduisent à une sorte d'instabilité mentale.

En dehors de tout souci médical, il est certain que nous vivons sous le signe du vacarme ; et c'est chose étrange que des millions de gens se résignent à une existence semblable.

A Montréal, c'est pendant tout l'été et à journée longue une sorte de cirque permanent dans nos rues, de camions lancés à grande vitesse sur la chaussée ondulante et qui font trembler vitres et maisons, d'autos qui cornent à n'en plus finir, pour tout et n'importe quoi, parce qu'elles excèdent la vitesse raisonnable, et de gens qui jusqu'aux petites heures paradent en criant et hurlant, sans souci des autres qui doivent se reposer pour le travail matinal du lendemain.

On peut y voir, sans doute, une nouvelle preuve de la merveilleuse faculté d'adaptation qui permet aux humains de s'accommoder des régimes les plus saugrenus et les plus nocifs. Mais ce n'est pas une raison pour que les citadins se condamnent volontairement à une vie insensée.

Dans un pays vaste comme un monde, nos citadins habitent dans des niches à chiens ; ils vivent dans une atmosphère enfumée, dans la suie et la poussière. On fait de pressantes campagnes pour l'hygiène personnelle, mais on prend comme fait acquis le débraillé et l'à-peu-près en santé publique. C'est le problème principal de l'urbanisme qui se résume en somme à une affaire de sens commun et d'intérêt général. [...]

Il est tout de même stupide que des centaines de milliers d'êtres humains s'infligent d'innombrables ennuis, et continuent à mener une existence ahurie, faute d'un peu de logique.

Montréal a de beaux règlements contre le bruit. Mais ils existent surtout dans les statuts municipaux où ils dorment paisiblement. La bonne ville de Toronto, si l'on en croit le journal Globe and Mail, est dans la même situation, et il paraît qu'à certaines heures Jupiter ne s'entendrait pas tonner, dans le vacarme universel des radios, autos, motocyclettes, avions, locomotives, tramways, sans compter les infernales boîtes à musique dont les restaurants de bas étage se servent pour écorcher l'ouïe du client et lui faire oublier la mauvaise qualité de la nourriture.

Il serait injuste toutefois d'en tenir les policiers responsables. Outre que leurs effectifs sont notoirement insuffisants, ils ne peuvent tout contrôler et régenter. Il appartient à chaque citoyen de faire sa part, ce qui sera toujours le moyen le plus pratique. Comme dit le proverbe chinois : si chacun nettoie le devant de sa porte, la rue sera propre.

Alexis GAGNON