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8 août 1945 - La bombe atomique a détruit 60 pour cent de Hiroshima

Les autorités navales états-uniennes, s'appuyant sur des photographies aériennes prises lundi, estiment que la bombe atomique lancée sur Hiroshima, au Japon, a tout détruit dans une zone de 4.1 milles carrés, soit 60 pour cent de la superficie de la ville ; dans cette zone on a supprimé cinq objectifs industriels. Il y a cependant des dommages considérables dans le reste de la ville autour de la zone de destruction totale. On révèle que la superforteresse qui a jeté ce projectile - un B-29 - a ressenti le choc bien qu'il fût à une distance de dix milles.

On peut imaginer les résultats au centre d'une ville dont la population est estimée à 343,000 habitants et qui a une superficie totale de 6.9 milles carrés ; c'est-à-dire, pour prendre une comparaison avec Montréal, que Hiroshima est un peu moins grand que notre quartier Mercier, et un peu plus grand que notre quartier Ahuntsic ; la densité de cette population est d'environ trois fois celle de Montréal.

Si la proportion de 60 pour cent valait pour les victimes, cela signifierait plus de 200,000 tués et blessés. La plus grande hécatombe antérieure par un seul bombardement c'était celle de Dresde, où l'on a dit qu'il y avait eu 70,000 victimes ; or il s'agissait des ravages causés par des centaines de gros bombardiers.

Les renseignements de source japonaise confirment les constatations des autorités navales états-uniennes. La radio de Tokyo rapporte aujourd'hui que Hiroshima a été complètement détruit, que les morts sont trop nombreux pour qu'on puisse les compter. Presque tous les êtres vivants, hommes et animaux, ont été supprimés par la bombe atomique. Ceux qui se trouvaient dehors ont été brûlés à mort, tandis que ceux qui étaient dans les maisons ont été tués par la chaleur et l'indescriptible pression causée par l'explosion. Les autorités ne peuvent donner de chiffre sur le nombre des victimes parmi les civils et s'efforcent de secourir les survivants dans la ville en ruines. La destruction a été si étendue que même les postes de premiers soins ont été détruits ; il a fallu envoyer des équipes de secours de tout le district environnant. Les cadavres sont dans un état tel qu'il est le plus souvent impossible de les identifier ; même les blessés sont tellement brûlés qu'on éprouve des difficultés à les repérer parmi les morts.

Les Japonais protestent et affirment que l'emploi de cette arme est une violation du droit international ; que les belligérants n'ont pas le choix illimité des moyens de destruction de l'ennemi. Ils disent que ces méthodes de combat dépassent en cruauté les atrocités perpétrées par Gengis Khan dans l'Inde et en Afghanistan. Il est difficile de nier l'à-propos de cette comparaison ; les Mongols exterminaient tous leurs ennemis ; ils passaient au fil de l'épée même les femmes et les enfants ; cela réglait évidemment une foule de problèmes d'après-guerre et dispensait le vainqueur d'occuper le pays. Mais les Mongols ne se battaient pas au nom de la civilisation démocratique. Sans doute les Alliés ne veulent obtenir que la reddition du Japon ; mais pour cela, pour faciliter leur victoire et s'épargner des pertes ils sont prêts à exterminer toute la population des villes. Ce système est difficilement conciliable avec les principes démocratiques, avec la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes. Il ne saurait être admis qu'un pays, pour ménager ses soldats, recoure à des moyens susceptibles de détruire la moitié ou plus de toute la population du pays ennemi.

Il faut aussi penser à l'avenir. [...] Aujourd'hui les Alliés disent : Les Japonais n'ont qu'à se rendre, s'ils ne veulent pas être détruits ; mais qu'adviendra-t-il le jour où deux pays puissants se serviront réciproquement de tels engins de destruction ?

Des commentateurs professent que cela n'arrivera pas, et que la bombe atomique, mise au service de l'organisation internationale [l'ONU], assurera la disparition des conflits armés. Mais qu'est-ce que l'organisation internationale, d'après le plan conçu à San Francisco ? C'est à toutes fins pratiques la domination du monde par les cinq grandes puissances [Chine, États-Unis, URSS, Royaume-Uni et France] qui se sont attribué des droits de veto même contre toute modification de la Charte mondiale. Ces pays si jaloux de leur puissance qu'ils n'ont pas voulu la soumettre à la nouvelle société des nations, abandonneront-ils plus volontiers leurs armes ? L'armée internationale projetée, dont les grandes puissances seront maîtresses, n'empêchera pas chacune des Cinq de rester bien armée ; déjà les programmes s'esquissent pour une intensification du service militaire à travers le monde. Puisque la paix va demeurer si précaire, il est d'autant plus important de ne pas établir le principe que tout est permis dans la guerre. Si le sentiment de la justice et de l'humanité n'est pas assez fort pour imposer des bornes, ceux qui disposent aujourd'hui de ces armes devraient penser qu'elles pourront un jour servir contre eux.