Des années si folles, notre décennie?

Des danseuses de la troupe de la chorégraphe Marion Morgan à Washington, en 1923
Everett Collection via associated Press Des danseuses de la troupe de la chorégraphe Marion Morgan à Washington, en 1923

Comparaison n’est pas raison ? Le rapprochement entre les années 1920 et notre propre décennie qui commence semble pourtant presque devenu un poncif médiatique.

Le Financial Times a souhaité de nouvelles Roaring Twenties dès janvier. Libération reprenait la question fin mai en se demandant si nous entrons à notre tour dans un temps postpandémique, semblable aux années folles, débridé et créatif comme celui d’après la Première Guerre mondiale et la pandémie de grippe espagnole. On a vu les mêmes analyses (ou presque) concernant les Glückliche Zwanziger Jahre et los locos años 20.

Le rapprochement se fait en souhaitant la reprise de la croissance économique après une longue stagnation, un monde plus ressoudé après la crise, un désir immodéré de fêtes et, pourquoi pas, une grande ébullition créatrice comme au temps de dada, du surréalisme, de l’Art déco et de la mode des garçonnes.

Les plus pessimistes craignent au contraire une reprise de la surconsommation, encore plus de destructions de la planète et finalement de nouvelles transformations comme au temps de la montée de la démence totalitaire : Mussolini marche sur Rome en 1922, les nazis tentent le putsch en Bavière en 1923 et les bolcheviques dominent déjà toutes les Russies. Ce temps de la « frivolité angoissée » (F. S. Fitzgerald) a sombré dans le krach de 1929, suivi par une grande dépression et finalement une nouvelle guerre mondiale.

« Le souvenir tragique des années trente devrait nous mettre en garde contre les excès et les injustices des années folles », écrivait il y a un mois un chroniqueur du Temps de Suisse.

Ces juxtapositions positives ou négatives entre le présent et le passé n’étonnent pas outre mesure Myriam Juan,
maîtresse de conférences à l’Université de Caen Normandie et spécialiste des années 1920. « Un contexte que nous n’avions pas anticipé nous fait nous sentir proches de cette période d’il y a cent ans », dit l’historienne culturaliste, qui a écrit le Que-sais-je ? Les années folles. Elle participait récemment à l’émission de France Culture Concordance des temps pour examiner cette période et la comparer un peu à la nôtre. « Je crois que ces liens expriment à la fois nos fantasmes autour de cette période et nos espoirs concernant le monde d’après la pandémie. »

Mais de quoi est-il question au juste ?
 

 Les historiens parlent d’un nom d’époque ou d’un chrononyme. « Le chrononyme isole un peu la période, permet de la saisir et lui donne tout à la fois une cohérence et une coloration, triste ou joyeuse par exemple, explique la professeure Juan. C’est un regard rétrospectif qui reconstruit l’époque. Celle des années folles se caractérise par un foisonnement culturel, avec une joie de vivre retrouvée et une contestation des normes. C’est un moment dans la modernité, marqué par le sentiment de vivre une rupture par rapport au temps qui précède. Ce sens-là, en fait, se fige a posteriori, dans la lecture que les années 1960 ont faite des années 1920. »

Elle-même s’intéresse au Zeitgeist, à l’esprit du temps, sous l’angle des bouleversements culturels, avec le développement du surréalisme, une certaine libération des femmes bien visible dans la mode, la poussée des divertissements de masse.
 

Le Québec connaît bien ces mutations. Dès 1919, Montréal devient la première ville du monde où une station radio (XWA, devenue CFCF) diffuse du contenu selon un horaire régulier. Le journal La Presse lance CKAC en 1922. La prohibition américaine permet à la métropole canadienne de se transformer en grand club de jazz et d’exporter en contrebande les produits de la Seagram, qui deviendra la plus importante distillerie du monde. Les divertissements de masse s’étendent en fait tellement dans le réputé « Tibet catholique » que Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, attaque le cinéma, le théâtre, la danse et la mode féminine jugée impudique, en une du très catholique Devoir, en avril 1921. « Les années folles concernent essentiellement le monde occidental, les grandes métropoles et même, pour certains phénomènes comme l’acceptation de l’homosexualité, les élites seulement, poursuit l’historienne française. Pour d’autres phénomènes, l’impact s’avère plus large, si on pense à la mode par exemple, largement relayée par le cinéma. »

Les technologies nouvelles portent et accompagnent ce changement d’époque, un début d’américanisation de la culture mondiale en fait, poursuivie maintenant à travers Netflix ou HBO. Hollywood entraîne ce que l’historienne appelle « une certaine convergence des sensibilités et des imaginaires », inédite à l’échelle mondiale. Elle raconte cette anecdote de la star Douglas Fairbanks, grand voyageur, découvrant au milieu de la décennie en plein Sahara, des enfants imitant Charlie Chaplin.

Un biais de confirmation

La convergence culturelle mondiale se poursuit avec Justin Bieber ou KimKardashian. Reste que ce genre de rapprochements a ses limites. Carl Bouchard, professeur agrégé au Département d’histoire de l’Université de Montréal, le répète à la suite de sa collègue française. Spécialiste de la Première Guerre mondiale, il a publié un texte dès avril 2020 dans la revue en ligne L’histoire engagée non pas sur l’après, mais sur les espérances qu’un monde meilleur surgirait des catastrophes mondiales d’il y a cent ans.

« Je réagissais à chaud à quelque chose qui m’a profondément agacé, explique l’historien. Ça faisait à peine un mois qu’on était en pandémie que, déjà, une foule d’observateurs et de commentateurs parlaient du monde d’après. Ça m’a beaucoup énervé comme historien. Je trouvais cela très présomptueux. »

Il y voyait surtout un incroyable biais de confirmation. Au fond, les analyses répétaient et reprennent encore les points de vue prépandémiques en observant la catastrophe sanitaire.

« On a vu ces rapprochements avec l’élection de Trump, quand la division politique et la contestation de la démocratie ont été rapprochées de celle de l’entre-deux-guerres. Comme historiens, nous savons bien que l’histoire ne se répète pas. Certains historiens ne peuvent cependant pas se passer de leur côté militant. Ils se servent de l’histoire pour défendre une cause. Ce n’est pas une position historique. »

Ça faisait à peine un mois qu’on était en pandémie que, déjà, une foule d’observateurs et de commentateurs parlaient du monde d’après. Ça m’a beaucoup énervé comme historien.

Ce rejet du militantisme n’empêche pas de tirer des leçons et des avertissements du passé. Le professeur rappelle que la pandémie de grippe espagnole a été combattue avec les mêmes mesures sanitaires éprouvées, dont le port du masque et la distanciation. Le rejet de la manipulation idéologique de l’histoire n’empêche pas non plus de trouver des analogies entre deux périodes, sans pour autant y voir une répétition du même.

Il y a cent ans, effectivement, nos sociétés vivaient déjà une crise du modèle démocratique et de l’internationalisme, avec les mêmes solutions proposées, soit pour augmenter davantage la collaboration mondiale, soit pour se replier vers le local et le national.

Le professeur de l’UdeM reprend alors l’idée de « sensemaking » du théoricien de l’organisation Karl Weick, son modèle de construction de la réalité postulant que les individus donnent du sens à une expérience par le développement rétrospectif d’images plausibles. « Weick nous dit qu’il n’y a pas de sens attribué à la crise pendant qu’elle se déroule, dit M. Bouchard. On donne du sens à l’événement a posteriori en l’inscrivant dans un continuum plus ou moins long. »

Le sensemaking résumé au chrononyme pour lui attribuer une cohérence après-coup concerne aussi les explications par la recherche de causes. Celles attribuées à la Première Guerre mondiale ont beaucoup influencé l’entre-deux-guerres. « Le sens donné à la crise influence la façon de penser l’après-crise », résume le professeur québécois.

Sa collègue de l’Université de Caen ajoute que l’histoire est là pour nous aider à penser le présent, à l’interpréter, pour nous aider aussi, dans une certaine mesure, à prendre des décisions qui préparent l’avenir.

« Prévoir l’avenir en revanche, c’est compliqué et ce n’est pas le travail des historiens. Une des grandes différences entre notre temps et celui-là, c’est qu’avant la Première Guerre mondiale et la grippe espagnole, le monde occidental vivait une période marquée globalement par le progrès et l’espoir, une période que l’on a d’ailleurs désignée plus tard à l’aide d’un autre chrononyme, la “Belle Époque”. Nous, avant la pandémie, nous étions déjà en crise. Les changements climatiques menacent toujours. Le parallèle entre les époques a ses limites. On a des appétits, des envies que l’on projette dans ces années folles. Mais ce qui se passera vraiment dans nos années 2020, nous n’en savons rien. »

En avant comme avant

Les rapprochements sont tentants entre les deux périodes des années 1920 et 2020. Les différences demeurent tout de même énormes, y compris dans les causes qui semblent engendrer (par les analyses a posteriori) les grands bouleversements.

La principale différence réside dans la guerre. La Première Guerre mondiale a fait entrer le XXe siècle dans le siècle des grandes destructions. Quatre empires ont disparu avec la paix de 1918. Les survivants hébétés ont continué pendant des années à côtoyer les ruines des villes et des campagnes, la misère, les gueules cassées.

La pandémie de grippe espagnole doit aussi être considérée avec ses particularités. « La grippe de 1918 avait surtout affecté les jeunes, alors que les victimes décédées de la COVID-19 ont surtout été des personnes âgées, rappelle l’historienne de la santé Agnes Arnold-Forster, de l’Université McGill, dans un texte sur les deux périodes. Par conséquent, la peur n’a pas été vécue de la même façon selon les générations. » Elle note aussi que les années folles ont été marquées par une profonde remise en question des valeurs traditionnelles (le nihilisme de dada !), un changement des dynamiques de genres et un épanouissement de la culture gaie. La pandémie actuelle semble plutôt avoir renforcé les rôles traditionnels des hommes et des femmes. Et si l’État providence a gonflé à des proportions himalayennes ses déficits pour soutenir la population, cette autre sidération d’un siècle marqué par les effets de chocs à répétition depuis son début le 11 septembre 2001 a aussi accentué les écarts abyssaux entre les très riches et le reste de la société.


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