Des klaxons pour Kamloops

Les camionneurs allochtones sont arrivés de Merritt, Kelowna et Williams Lake — à une, deux et trois heures de route, respectivement — et la foule rassemblée le long de la route Yellowhead les a vus descendre la vallée verte.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les camionneurs allochtones sont arrivés de Merritt, Kelowna et Williams Lake — à une, deux et trois heures de route, respectivement — et la foule rassemblée le long de la route Yellowhead les a vus descendre la vallée verte.

Il y avait beaucoup de klaxons, de gros moteurs et de pleurs, mais aussi un peu d’espérance, samedi après-midi à Tk’emlúps te Secwépemc, communauté autochtone voisine de Kamloops, en Colombie-Britannique.

Ils sont arrivés de Merritt, Kelowna et Williams Lake — à une, deux et trois heures de route, respectivement — et la foule rassemblée le long de la route Yellowhead les a vus descendre la vallée verte. Les camionneurs allochtones, ébranlés par la découverte le 27 mai des restes de 215 enfants sur le site de l’ancien pensionnat de Kamloops, sont venus klaxonner pour exprimer leur soutien aux familles autochtones ébranlées.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

« Nous, comme pays, devons changer notre manière de penser. Les Autochtones méritent qu’on écoute leurs voix », avait écrit sur Facebook l’un des instigateurs de ce convoi, Mike Otto. Sur les poids lourds qui ont défilé, des détails frappaient par leur minutie. Le chiffre 215 collé dans les miroirs. Les mots « tous les enfants comptent » écrits sur la cabine. Les regards émus des hommes et des femmes derrière les volants.

C’est gigantesque : 215 âmes qui, dans leur dernier souffle, ont réveillé le monde entier. C’est puissant.

Pour les accueillir, des centaines de personnes venues des communautés voisines de Tk’emlúps te Secwépemc se sont installés sur des chaises, ont sorti leurs tambours et ont levé le poing. Des dizaines et des dizaines de camions ont défilé devant eux.

Lieu d’horreur, de malnutrition et d’abus, l’ex-pensionnat de Kamloops est devenu depuis le 27 mai un lieu de deuil et de rassemblement. Le jour comme le soir, les tambours résonnent sur le terrain de l’ancienne école, à côté de laquelle sont installés une école primaire, une garderie et un terrain de soccer.

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« Pour moi, le tambour représente les battements du cœur. Quand les tambours arrêtent, ça veut dire que les gens abandonnent », dit Dustin Tomma, un membre de la nation Skwlax âgé de 38 ans. « Quand on tape sur le tambour, on essaie de réveiller nos ancêtres », ajoute-t-il. Les siens sont passés par ici : ses grands-parents ont été pensionnaires à Kamloops.

« On ne serait pas ici »

« Ma mère » ; « mon oncle » ; « mes grands-parents » ; « moi » : les unes après les autres, les personnes rassemblées à Tk’emlúps te Secwépemc énumèrent ceux qui sont venus de force à cette école, en opération de 1890 et 1978. Et quand ils regardent le petit terrain gazonné où les corps ont été retrouvés, ils frissonnent.

« De ce que j’en comprends, il pourrait y en avoir plus », dit Bernice Jensen, qui habite non loin de l’ancien pensionnat. « Mais ils doivent faire attention : s’il y en a plus, ce sera vraiment difficile », ajoute-t-elle dans un sanglot. « Quand on a entendu la nouvelle, c’était tellement triste. Ça aurait pu être n’importe quel de nos oncles, de nos tantes, et on aurait cessé d’exister. On ne serait pas ici aujourd’hui. »

Pour moi, le tambour représente les battements du cœur. Quand les tambours arrêtent, ça veut dire que les gens abandonnent.

La femme se ressaisit, distribue des affiches et accueille les journalistes avec enthousiasme. « Merci d’être ici », répète-t-elle. Elle lève le poing et crie quand les camions défilent devant elle.

« Notre peuple en a été un de victimes et de survivants, mais nous guérissons », assure Jackie Andrew, de la nation Lil’wat. La jeune femme a sauté dans un camion, sa peau de grizzly sur l’épaule, pour venir saluer les gens de Tk’emlúps te Secwépemc. « C’est gigantesque : 215 âmes qui, dans leur dernier souffle, ont réveillé le monde entier. C’est puissant », observe-t-elle.

Son père a fréquenté le pensionnat de Kamloops. « Un jour, il est tombé dans la rivière et un autre élève l’a aidé. Quand il est sorti, les prêtres l’ont battu. Il a survécu ; d’autres non », dit-elle.

Sur le pont qui enjambe la rivière Thompson et relie Kamloops à Tk’emlúps te Secwépemc, des dizaines de croix habillées de vêtements d’enfants ont été installées. Samedi, des dizaines de camionneurs y sont passés. « Je n’ai jamais été aussi fier d’avoir participé à quelque chose dans ma vie », a écrit l’un d’eux sur Facebook après l’avoir traversé.

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