Les trois plaies afghanes - Pavot, djihad et AK-47

Les milices irrégulières, qui contrôlent des stocks d’armes allant des petits calibres aux chars d’assaut et dont certaines sont presque aussi nombreuses que la nouvelle armée nationale, constituent une autre bombe à retardement que les autorit
Photo: Agence France-Presse (photo) Les milices irrégulières, qui contrôlent des stocks d’armes allant des petits calibres aux chars d’assaut et dont certaines sont presque aussi nombreuses que la nouvelle armée nationale, constituent une autre bombe à retardement que les autorit

L'Afghanistan, où notre journaliste a séjourné en juin et juillet, s'est imposé à notre conscience au lendemain du 11 septembre 2001. Des élections démocratiques prévues à l'automne et au printemps devraient permettre de dire si un cauchemar long de plusieurs décennies y prendra fin. Cinquième article d'une série de six.

Comme ses chauffeurs qui négocient les virages au-dessus des précipices, l'Afghanistan semble avancer vers quelque étape sûre sans jamais cesser de côtoyer l'abîme. «Trois problèmes se nourrissent mutuellement: le trafic de la drogue, la présence d'armes et d'armées privées, le terrorisme. Nous ne pouvons pas nous attaquer à ces problèmes un par un, il faudrait les affronter simultanément. Malheureusement, nous ne l'avons pas fait jusqu'à présent.»

C'est Hedayat Amin Arsala, vice-président du pays, qui parle. «À moins de nous y attaquer très rapidement, la drogue s'enracinera dans notre économie et il sera impossible de la combattre. Mais nous ne pouvons pas nous y attaquer sans nous attaquer aux armées privées qui fournissent des canaux de distribution à ces gens. Et la drogue sert à son tour à financer le terrorisme», poursuit ce Pachtoune réputé très proche de la famille royale, qui fut ministre des Affaires étrangères du gouvernement moudjahidin de 1993 à 1995 après avoir été haut fonctionnaire à la Banque mondiale.

Le gouvernement transitoire est gêné à l'idée qu'après celle d'État terroriste, l'Afghanistan se soit donné une réputation, au mieux de narco-État, au pire de far west ingouvernable.

Depuis 1979, le pays a vécu la résistance à l'occupation soviétique, la guerre civile et la guerre au terrorisme, qui se poursuit. La sécurité reste une obsession. En voyant à tous les coins de rue des guérites et des fusils automatiques, le voyageur a d'abord tendance à croire aux mises en garde alarmistes de son ambassade. Après deux jours, il a une impression de parfaite sécurité, jusqu'à ce qu'un expatrié ranime sa paranoïa en lui confiant qu'il a déjà reçu des menaces de mort.

Même sentiment de paix à la campagne jusqu'à ce qu'il se demande: pourquoi toutes ces tours de garde sinistres au sommet des collines? Dans quel autre pays construit-on un mur d'enceinte autour de la moindre maison villageoise? Bienvenue en «Absurdistan».

Le pays panse ses plaies. Parmi celles-ci, les 850 km2 de champs de mines et les 500 km2 d'anciens champs de bataille jonchés de munitions qui n'ont pas explosé. Le déminage et le nettoyage devront se poursuivre pendant des dizaines d'années, peut-être une centaine, dit Patrick Fruchet, de l'ONU. En attendant, les mines antipersonnel tuent ou blessent une centaine d'Afghans chaque mois.

Les talus sont partout jonchés de carcasses de chars. À Kunduz, des restes d'avions de combats bordent l'aéroport. Avant de dynamiter les deux bouddhas géants, les talibans avaient commis des massacres et détruit de nombreuses maisons à Bamiyan, dont la population hazara eut jadis le malheur d'embrasser la branche chiite de l'islam, spécificité qui s'ajoute au fait de descendre des Mongols. Des milliers de pauvres gens vivent aujourd'hui en troglodytes dans des orifices grattés à même le calcaire de la falaise, des grottes en tous points semblables à celles que l'UNESCO veut aujourd'hui protéger près des niches des statues vandalisées.

À Bamiyan, c'est une organisation caritative du Bangladesh que l'UNICEF a chargée de venir en aide aux enfants les plus durement affectés par la guerre. Un bel exemple de coopération Sud-Sud. BRAC offre de la formation professionnelle et des cours d'alphabétisation à 1500 d'entre eux, dont 620 anciens enfants-soldats.

L'accent est mis sur la participation et la convivialité, sans oublier le soccer et le volleyball, mais les bénéficiaires ne reçoivent pas de suivi psychologique à proprement parler. À voir les visages tristes des filles dans la classe de couture, et à écouter leur histoire, on sent bien qu'elles en auraient besoin. Ce dont conviennent les Bangladais de BRAC. Certains garçons, aujourd'hui adolescents, appartenaient à des milices dès l'âge de dix ans. Leurs chances de réintégrer aujourd'hui le système d'éducation sont à peu près nulles; la famille, quand il en reste une, les considère en âge de gagner leur vie. L'UNICEF estime à 8000 le nombre d'anciens enfants-soldats en Afghanistan.

Les milices irrégulières, qui contrôlent des stocks d'armes allant des petits calibres aux chars d'assaut et dont certaines sont presque aussi nombreuses que la nouvelle armée nationale, constituent une autre bombe à retardement que les autorités peinent à désamorcer. Depuis la fin de 2001, des combats de chars ont même opposé à l'occasion certaines d'entre elles dans le nord du pays. En vertu des accords internationaux sur l'Afghanistan, 60 % des quelque 60 000 à 70 000 miliciens doivent avoir été démobilisés et désarmés avant la tenue de l'élection présidentielle du 9 octobre; les autres doivent l'être dans les huit mois qui suivent.

Il y a deux semaines, alors que moins du tiers de l'objectif avait été atteint, le président Karzaï a menacé par décret les chefs de guerre récalcitrants de sanctions. Parmi ces derniers se trouve nul autre que Mohammad Fahim Khan, le ministre de la Défense, qui est également l'un des quatre vice-présidents du pays. Il était question jusqu'à ces derniers jours que Fahim Khan fasse campagne aux côtés de Karzaï. Mais il vient d'annoncer qu'il sera plutôt candidat contre lui. Derrière la mésentente au sujet du désarmement, on peut voir le spectre des rivalités interethniques. De façon générale, les Pachtounes (40 % de la population), qui ont dominé la vie politique du pays pendant plus de deux siècles, se sentent sous-représentés dans le cabinet du gouvernement provisoire, où les Tadjikes dominent en nombre.

D'autres groupes se sentent eux aussi mal représentés. Abdul Rachid Dostum, un important chef de guerre ouzbèke, vient de quitter son poste de conseiller militaire auprès de Karzaï pour se porter également candidat à la présidence le 9 octobre.

«Avant les communistes, nous ne pensions jamais en termes d'ethnies. Les Russes ont organisé l'Afghanistan sur le modèle de l'URSS, où les Tadjikes, les Ouzbèkes, les Turkmènes ont leur État. Il l'ont fait pour garder le contrôle. Ensuite, certains de nos leaders politiques ont exploité les différences à des fins partisanes», estime le vice-président Arsala.

Ce reportage a été rendu possible grâce à une contribution de l'Agence canadienne de développement international (ACDI).