L’historien Jacques Lacoursière est décédé à l’âge de 89 ans

Né à Shawinigan en 1932, Jacques Lacoursière étudie à Trois-Rivières.
Photo: Rémy Boily Né à Shawinigan en 1932, Jacques Lacoursière étudie à Trois-Rivières.

L’historien Jacques Lacoursière s’est éteint à l’âge de 89 ans. Un vaste public québécois l’aura entendu, durant des années, raconter l’histoire à sa façon par le truchement de la télévision.

Sa série de fascicules intitulée Nos racines, vendue dans les épiceries à compter de 1972, aura beaucoup contribué à valoriser l’histoire dans une large partie de la population. En 1996, la télésérie Épopée en Amérique, réalisée par Gilles Carle, confirme définitivement sa réputation de vulgarisateur hors pair. La publication de son Histoire populaire du Québec a par ailleurs constitué un succès de librairie.

« Parfois, je regrette de ne pas avoir vécu au temps de mes personnages, disait-il. J’en sais souvent plus qu’eux sur leur propre histoire. Je pourrais les aider, à l’occasion ! »

Son grand mérite, explique au Devoir sa proche collaboratrice Hélène-Andrée Bizier, aura été d’« éveiller l’intérêt pour l’histoire ». L’homme travaillait absolument tout le temps, dit-elle, mettant à profit une rigoureuse méthode de classement de ses données. Ses travaux, très appréciés par les amateurs, n’étaient cependant guère cités par les historiens chevronnés, observe-t-elle.

Lacoursière était d’abord un communicateur. L’histoire prenait toujours dans sa bouche l’allure d’un suspense. « Il faut rendre l’histoire vivante, quitte à devoir se déguiser pour le faire, disait-il. Les gens sont passionnés par notre histoire, mais encore faut-il se donner la peine de la raconter ! »

Ses minces mains blanches, Lacoursière les avait d’abord employées à l’imprimerie de son père. « Il m’a initié à l’édition et moi aux archives », explique Denis Vaugeois au Devoir. Sans diplôme d’historien — ce qui ne l’empêchera pas de recevoir deux doctorats honorifiques —, Lacoursière se lance à la conquête de l’histoire en compagnie de Vaugeois, son professeur à l’école normale Maurice-Duplessis. Les deux hommes progressent dans le sillage de Mgr Albert Tessier, un historien régional qu’ils considèrent comme un maître.

« On biaise l’histoire en voulant l’orienter au service d’une cause, soutenait Lacoursière à l’occasion d’un entretien au Devoir. Il importe seulement de faire en sorte que chacun puisse connaître suffisamment le passé pour faire des choix éclairés pour l’avenir. »

Friand d’anecdotes

C’est la publication d’un journal historique, présenté sous une forme quelque peu fantaisiste, qui donne le coup d’envoi à sa carrière. Boréal Express est publié à compter de 1962. « Juste pour réaliser le Boréal Express, je pense que nous avions fait l’équivalent de 800 000 copies de documents de toutes sortes. […] Nous écrivions dans un style direct, très journalistique. »

De ce journal naîtront les éditions du même nom. En 1988, Lacoursière suivra son compère Vaugeois à l’enseigne de Septentrion, une maison d’édition vouée à l’histoire. Son Histoire populaire du Québec, déclinée en cinq tomes, sera vendue à plus de 250 000 exemplaires. Gilles Herman, directeur des éditions, affirme perdre en Jacques Lacoursière « un des fondateurs de la maison, une pierre d’assise à qui non seulement le Septentrion, mais aussi le Québec entier doivent beaucoup ».

Au début, j’aurais voulu pouvoir écrire une histoire au jour le jour, année après année. J’avais accumulé 1500 pages de chronologie pour le seul XVIIe siècle ! J’ai près de 4000 fiches pour la seule année de la Conquête, 1759, où je suis les événements au jour le jour, presque heure par heure.

En 1968, le manuel d’histoire des pères Farley et Lamarche des clercs de Saint-Viateur, en usage dans les écoles depuis les années 1940, apparaît daté et, à certains égards, douteux. Les clercs ne souhaitent pourtant pas le lâcher. Il est révisé, adapté puis refondu par les historiens Denis Vaugeois et Jacques Lacoursière. Il poursuivra sa vie dans les écoles, d’abord sous le titre d’Histoire 1534-1968, puis de Canada-Québec : synthèse historique.

L’homme de télévision Gilles Gougeon rappelle que Lacoursière fut, à la fin des années 1960, un conseiller pédagogique de Radio-Québec. Il se trouve alors derrière une émission radiophonique intitulée En montant la rivière, destinée à raconter l’histoire du Canada aux élèves du secondaire. Selon Gougeon, Lacoursière correspond à « une sorte de pionnier moderne de l’enseignement de l’histoire ».

Au milieu des années 1970, Denys Arcand a recours à lui comme recherchiste pour nourrir la télésérie Duplessis.

Il travaillera aussi, entre autres choses, à ce qui allait devenir l’exposition Mémoires au Musée de la civilisation à Québec. Au début des années 2000, le public l’entend chaque semaine à L’histoire à la une, animée par Claude Charron.

Lacoursière était friand d’anecdotes comme pas un. Il avait à l’évidence beaucoup lu et compulsé des études universitaires, plongeant aussi sans hésiter dans les flots des archives, interrogeant des témoins. Ses livres demeurent cependant muets, le plus souvent, sur la provenance des informations qu’ils contiennent. Les notes de bas de page n’étaient pas son affaire, à la manière des historiens d’autrefois qui demandaient à être crus sur parole.

Les longs développements narratifs dont il était coutumier ne conduisaient pas au final à des synthèses ou à des prises de position affirmées par rapport à une période donnée. « Je ne suis qu’un témoin de l’histoire », répétait-il pour justifier sa propension à simplement dérouler son récit avec l’élégance et le charme d’un grand conteur. « À partir du moment où l’on souhaite analyser ou caractériser l’histoire, je me dis qu’il nous manque tellement d’éléments… Je n’ose pas le faire. » L’analyse l’intéressera toujours moins que la narration.

Une histoire populaire

Lacoursière s’est attaché, dès les années 1960, à ce qu’il présente comme une histoire populaire. Chez lui, le terme « populaire » renvoie davantage à une histoire des événements au quotidien qu’à une véritable histoire du peuple. « Au début, j’aurais voulu pouvoir écrire une histoire au jour le jour, année après année, expliquait-il. J’avais accumulé 1500 pages de chronologie pour le seul XVIIe siècle ! J’ai près de 4000 fiches pour la seule année de la Conquête, 1759, où je suis les événements au jour le jour, presque heure par heure. »

L’historien Ronald Rudin, dans la Revue d’histoire de l’Amérique française, observait que l’histoire envisagée dans l’œil de Lacoursière portait sur les hommes de pouvoir et s’intéresserait surtout à l’élite, laissant somme toute de côté « la vie des Québécois ordinaires » ainsi que le sort des minorités.

Un apolitisme engagé

Né à Shawinigan en 1932, Jacques Lacoursière étudie à Trois-Rivières. Il a le dessein de devenir prêtre. À la chapelle, il lit en douce des ouvrages tirés de la collection de La Pléiade, puisque ces livres sont facilement confondus par le personnel religieux avec de gros missels.

Proche de la pensée de Marcel Chaput, le premier président du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), Lacoursière publie des articles dans Libre nation, une feuille indépendantiste de Trois-Rivières. « Le milieu trifluvien avait un fond plus catholique. Nous étions assez marqués par le cléricalisme », explique Lacoursière. Il n’aimait pas que soit souligné cet engagement passé, lui qui préférait se présenter comme apolitique.

« Lorsqu’au Boréal Express nous avons publié L’idée d’indépendance au Québec, un petit livre de l’historien Maurice Séguin, j’en transportais une bonne quantité dans le coffre de ma voiture. Un jour, je me suis fait arrêter par la police. Les policiers étaient très gentils et polis. On me donnait du monsieur jusqu’à ce qu’on tombe sur les livres dans le coffre ! À partir de là, je n’étais plus, pour ces policiers, qu’un petit maudit, un jeune voyou, un crotté ! » Parce qu’il fréquentait plusieurs indépendantistes, Lacoursière se crut un temps surveillé par les services policiers.

Après la crise d’Octobre, il cherche à documenter à toute vitesse les événements dans Alarmes citoyens !, allant jusqu’à confronter directement certains acteurs, dont le ministre Jérôme Choquette, lequel lui avait offert, en avril 1970, de devenir son chef de cabinet.

En 2018, Denis Vaugeois et Jacques Mathieu ont publié, en hommage à leur ami, un ouvrage intitulé Faire aimer l’histoire en compagnie de Jacques Lacoursière. Celui-ci savait alors déjà que sa mémoire, toujours éclatante, se desséchait irrémédiablement, victime de la maladie d’Alzheimer.


Une version précédente du texte, qui mentionnait que Gilles Gougeon a dit que Vaugeois correspondait à « une sorte de pionnier moderne de l’enseignement de l’histoire », a été corrigée. Il parlait de Jacques Lacoursière.

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