À Québec, Iréna Florence Harris fait le lien entre la Vieille Capitale et ses nouveaux arrivants

L’experte-conseil en diversité, équité et inclusion à la Ville de Québec, Iréna Florence Harris milite pour que les immigrants puissent «se reconnaître dans les activités typiquement québécoises». 
Photo: Francis Vachon Le Devoir L’experte-conseil en diversité, équité et inclusion à la Ville de Québec, Iréna Florence Harris milite pour que les immigrants puissent «se reconnaître dans les activités typiquement québécoises». 

C’est en déménageant de Québec en Arizona que Iréna Florence Harris prend conscience de sa différence québécoise. Née d’un père militaire afro-américain et d’une mère québécoise aux racines huronnes-wendates, elle doit suivre, à l’âge de cinq ans, les déplacements du patriarche. « Là, on l’a vu, le racisme ! Là-bas, c’est comme : les Blancs [tout en haut], les Noirs [en bas]. Après ça, en dessous, je n’étais jamais sûre si c’étaient les Mexicains ou les Amérindiens. Mais nous, avec notre famille racisée, on était en bas de tout ça. »

À sa mère unilingue francophone, elle ne cessait de s’exclamer : « On est bien mieux que ça ! »

Quelques décennies plus tard, Iréna Florence Harris revient sur sa terre natale avec pour mission de tisser le nouveau tissu social de la capitale nationale. Sept mois après son entrée en poste à titre de « experte-conseil en diversité, équité et inclusion », elle raconte au Devoir, tout sourire, le défi qui l’attend.

À son arrivée, à l’Hôtel de Ville, son premier geste a été de savoir ce qu’on attend de la municipalité. Entre 2000 et 3000 immigrants s’installent à Québec chaque année, et puis la ville a été récemment marquée par un attentat visant une de ses communautés. Le fruit de la discussion était bien mûr. Pour preuve, 250 propositions lui sont parvenues, de la part de néo-Québécois de toutes origines.

Ensuite, il a fallu trier les besoins, explique Mme Harris. « On rencontre [les communautés] par groupe, parce que les enjeux ne sont pas les mêmes. Les gens qui sont noirs, qui viennent de l’Afrique, ils parlent français… mais ont la peau noire. Ils ne vivent pas les mêmes problèmes que la personne qui est hispanique, qui est blanche, mais qui ne parle pas la langue d’ici. »

Elle s’applique maintenant à informer et à réformer l’administration. À celui qui embauche un allophone, elle apprend à reformuler les questions. À celle qui côtoie une culture différente, l’ancienne enseignante invite à la remise en question. « C’est sûr qu’il ne fera pas les choses comme on voudrait qu’elles soient faites s’il ne sait pas ce qu’on attend de lui. »

La Ville a aussi pris les devants pour que les résultats sortent de terre.

En décembre dernier, Québec inaugurait le mémorial du Vivre ensemble afin de commémorer l’attentat de la grande mosquée de Québec. En mars, la Ville annonçait la transformation de la maison Pollack — nommée en l’honneur d’un immigrant juif d’origine ukrainienne — en « maison de la diversité ». Le 10 mai, le maire Régis Labeaume dévoilait une plaque en l’honneur d’Olivier Le Jeune, premier résident africain en Nouvelle-France.

Iréna Florence Harris appuie ces gestes, qui redonnent des couleurs à l’histoire québécoise. Elle prend pour exemple le « Mois de l’histoire des Noirs » qu’elle suggère de rebaptiser « le Mois de la contribution des Noirs à notre société ». « C’est pas le “eux” et le “nous”. [L’histoire des Noirs], ça fait partie de notre histoire collective. »

Pour avoir vécu aux États-Unis, Iréna Florence Harris sait à quoi mènent ces divisions. « On le voit à New York, où j’ai travaillé pendant 16 ans avant de revenir à Québec. Ils disent “melting-pot”, mais ce n’est pas vraiment un “melting-pot”. C’est comme des petits quartiers l’un à côté de l’autre, et les gens ne sont pas nécessairement [ensemble]. On ne veut pas créer ça. »

Représentativité

Inversement, elle milite pour que les immigrants puissent « se reconnaître dans les activités typiquement québécoises ». Reste à voir, dit-elle, avec quelle pirouette le Bonhomme Carnaval rendra visite aux nouveaux citoyens de la Vieille Capitale.

Une tache colle depuis toujours au bilan de la capitale nationale en matière de diversité. Le Service de police de la Ville de Québec n’a encore jamais embauché d’agent noir. « Il faut dire qu’il y a d’autres minorités culturelles » parmi les quelque 800 policiers d’aujourd’hui, réplique à cela Iréna Florence Harris.

Elle prend patiemment le temps d’expliquer comment elle prévoit corriger le tir : « Il faut aller voir, est-ce qu’il y en a qui postulent en techniques policières ? […] Il n’y en a pas tant, mais pourquoi ? Est-ce qu’on va vers les communautés pour les encourager ? Et pas juste pour la police. Est-ce qu’on va vers les communautés pour les encourager à aller au cégep ? […] S’il y en a qui sont intéressés, est-ce qu’ils ont les notes pour y aller ? Dès lors, il faut regarder au secondaire ce qui se passe. »

C’est en insistant pour qu’un pompier noir — ou un policier asiatique — participe à la tournée des classes qu’on conduira à une police représentative de ses citoyens.

Il faut regarder plus loin que l’égalité  

 

Elle souligne qu’elle voit les forces de l’ordre d’un bon œil. « J’ai l’impression qu’on transfère beaucoup de ce qu’on voit à New York, à Paris, sur les policiers d’ici. […] Mais il n’y a personne qui est en train de se faire abattre dans les rues. »

Égalité contre équité

« Experte-conseil en diversité, équité et inclusion ». Son long titre la fait rire. Elle le synthétise par le mot « équité », qu’elle souhaite voir prendre le dessus sur son cousin « égalité ».

« [S’il faut écrire] et qu’on a chacun un stylo et un morceau de papier, on a tous les deux des outils pour écrire. Dans ce cas-ci, c’est égal et équitable. Mais moi, si je n’ai pas de bras, ces outils-là ne me servent absolument à rien. Pour que ce soit équitable, il me faudrait un ordinateur avec un logiciel de reconnaissance vocale. »

« Dans une situation d’emploi, poursuit-elle, une personne immigrante qui parle français depuis un an et qui a une maîtrise, a toutes les compétences pour faire le rôle, mais n’a pas toute la langue. » Comme quoi, « il faut regarder plus loin que l’égalité » pour voir la justice.

Avec son certificat en français langue seconde de l’Université Laval, son baccalauréat en Sciences de la gestion organisationnelle du collège Mercy de New York et sa maîtrise en sciences de l’éducation du collège Lehman de New York, Iréna Florence Harris a eu la chance de nourrir ses racines ailleurs, mais compte bien les faire fleurir dans la Vieille Capitale.

« J’ai grandi ici, j’ai eu une belle vie ici. Je veux que les autres aient aussi cette belle expérience de Québec. »

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