Fin de récréation à Huntingdon

Sauf dans certaines circonstances, c'est à la maison et sagement que les Huntingdonnois de moins de 15 ans devront passer leurs fins de soirée à compter d'aujourd'hui, alors que le projet de règlement du maire pour contrôler la circulation des jeunes entre en vigueur à 22h30. Une version remaniée du controversé couvre-feu que n'apprécie pas plus la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), qui estime toujours que cette mesure contrevient à la Charte des droits et libertés.

«Très peu de choses ont changé entre la première version du projet et celle adoptée lundi, affirme la porte-parole de la CDPDJ, Ginette L'Heureux. Dans notre perception, on change les mots, mais pas l'action. Ce sont les mêmes droits qui sont bafoués, et l'effet est le même: la personne qui est privée de liberté demeure le jeune.»

L'essentiel conservé

Le maire de Huntingdon, Stéphane Gendron, avait décidé, il y a un mois, de remiser son projet de couvre-feu au placard, principalement pour déjouer une requête juridique entreprise par le député de l'endroit, André Chenail. Quelques jours plus tard, alors que la CDPDJ émettait un avis dénonçant les dérives du règlement, M. Gendron annonçait un nouveau projet qui ne porte plus le nom de couvre-feu, mais qui garde l'essentiel du concept.

Ainsi, à compter de ce soir, les jeunes de 15 ans et moins ne pourront plus se trouver à l'extérieur sur la voie publique entre 22h30 et 6h, à moins d'être sous la supervision d'un adulte ou bien d'être en déplacement approuvé (étude, travail, activité officielle, course au dépanneur...). Si un jeune est surpris en flagrant délit d'errance injustifiée, les parents de celui-ci recevront une amende de 50 $ ou de 100 $, après un premier avertissement «gratuit».

Pour Alain Boisvert, un père de famille résidant de la ville, ce règlement est carrément «ridicule». «On ne comprend pas pourquoi le maire vise les jeunes de moins de 15 ans quand on sait très bien que ce ne sont pas eux qui sont le problème [...]. Le maire vient nous dire que nous [les parents] sommes irresponsables. Moi, je n'accepte pas que la Ville décide ce qui est bon ou pas pour mon enfant.»

Dans les familles

Normand Nadeau, un des deux conseillers qui ont voté contre la proposition lundi soir, considère quant à lui que la volonté du maire Gendron est de «diriger les enfants de la ville. Il veut s'introduire dans les familles».

À la CDPDJ, Ginette L'Heureux trouve dangereux de faire porter aux moins de 15 ans «la responsabilité du désordre de la ville. On risque de créer un sentiment de frayeur qui peut être très négatif.» Même constat au Centre jeunesse de la Montérégie, où Raymond Dumberry estime que le règlement pourrait avoir l'effet contraire à celui souhaité (contrer des problèmes de flânage et de vandalisme). «La cible peut être manquée car on ne fait pas d'éducation, mais seulement du contrôle, croit-il. Ça encourage l'adolescent à se durcir. [...] Pour moi, c'est un aveu d'impuissance de la part du maire, qui dit: "je ne sais plus quoi faire avec ma gang d'adolescents".»

Le principal problème avec ce règlement risque fort d'être son application même. À la SQ, on mentionnait hier qu'on ne savait pas encore comment on allait agir, puisque en théorie, la police ne peut interpeller quelqu'un sans justification. Du côté de la Ville, Stéphane Gendron entend engager une personne qui serait investie des pouvoirs nécessaires pour distribuer les infractions. Pour l'instant, la SQ n'a pas prévu augmenter le nombre de patrouilles dans le secteur.

«C'est vrai que ça permettrait de régler une bonne partie du problème», reconnaît le maire en parlant d'une présence policière plus visible. Stéphane Gendron dit aussi être conscient que le gros des soucis de la ville ne vient pas des moins de 15 ans. Alors, pourquoi ce règlement? «Il faut responsabiliser les parents. Je passe pour un fou des années 40, mais ce n'est pas normal de laisser son jeune dans la rue sans raison.» Pour justifier le projet, M. Gendron se base sur une mesure similaire existant à Beloeil. Mais, différence notable, cette dernière vise les enfants de moins de... 10 ans.