Le coût de la masculinité violente

Ce n’est pas juste un éléphant dans la pièce. C’est un grand troupeau de pachydermes mâles féroces et brutaux piétinant la maison commune, mais que personne n’ose nommer pour ce qu’il est et les dégâts qu’il fait.

Pourtant, les statistiques imparables sautent aux yeux. En France (comme partout ailleurs), les hommes sont responsables de la très grande majorité des comportements asociaux, violents et dévastateurs.

Les hommes, dans le sens des humains masculins, comptent pour neuf condamnations par la justice sur dix dans la République, 86 % des accusés pour meurtre, 99 % des auteurs des viols et 95 % des mis en cause pour vols. La violence et la délinquance masculines comme les comportements à risque des mâles s’affichent en surnombre partout, par exemple en étant responsables de 84 % des accidents de la route mortels. La liste noire semble en fait inépuisable, va des cours d’école aux clubs sportifs.

L’historienne féministe franco-française Lucile Peytavin vient de rassembler ces comptes dans son livre Le coût de la virilité (Éditions Anne Carrière) paru au printemps. Le travail pionnier, assez unique au monde, s’interroge sur les coûts directs et réels de cette masculinité calamiteuse et dangereuse.

Après de très savants et très complexes calculs, elle propose un chiffre pour son pays : 95,2 milliards d’euros, soit environ 140 milliards de dollars canadiens, plus que le déficit de l’État français en 2019, dernière année prépandémique.

« C’est une évaluation prudente, dit l’essayiste féministe jointe à Paris. C’est un chiffre sous-estimé. Je n’ai pas eu accès à toutes les statistiques de criminalité. En plus, un grand nombre d’infractions ne font pas l’objet de poursuites pénales, par exemple l’immense majorité des violences faites aux femmes et les dégradations dans la rue. On est vraiment sur une fourchette très basse. »

Une prise de conscience

Mme Peytavin vient de terminer une thèse sur les femmes dans l’artisanat et le commerce au XIXe et au XXe siècle en milieu rural.

« Dans mon parcours universitaire et professionnel, ça fait très longtemps que je m’intéresse aux différences entre les hommes et les femmes dans la société. Je suis tombée un jour sur cette statistique montrant qu’en France, la population carcérale est à 87 % masculine. J’étais très étonnée. C’est une réalité dont on ne parle pas dans la société. »

Un autre jour, elle a vu des services de police passer dans la rue. Elle s’est dit que très probablement, ils intervenaient pour un acte délictuel commis par un homme. « J’ai pensé aux possibles séquelles sur les victimes, aux poursuites de justice, à l’incarcération. Je me suis dit que tout ça devait avoir un coût pour l’État. J’ai constaté que personne n’avait calculé ce coût. Je me suis donc mise au boulot. »

La faible prise de conscience de cette évidence des comportements toxiques et coûteux l’étonne encore, y compris des principaux professionnels qui luttent contre ces phénomènes, qu’ils soient juristes ou éducateurs. « C’est quelque chose dont on ne parle pas. »

Elle-même nomme donc la chose en parlant de « virilité », soit le caractère du mâle qui rassemble des attributs de force, de puissance, d’héroïsme selon le modèle antique valorisé qui perdure pour « définir ce qu’est un vrai homme », dit la chercheuse. Elle cite Le mythe de la virilité de la philosophe Olivia Gazalé qui a réfléchi à la généalogie du concept constamment reconstruit à travers l’asservissement des femmes, la pédagogie, la religion, la politique ou la sexualité.

Boys will be boys ?

La démonstration s’attaque à ce mythe pour montrer qu’il n’y a rien de naturel dans cette manière supposément éternelle d’être un homme viril, et surtout qu’on peut changer leurs comportements asociaux.

Mme Peytavin déboulonne les explications causales par les hormones, la testostérone, le cerveau et tous ces supposés ancrages d’une nature masculine immuable poussant immanquablement à la violence. « Boys will be boys », dit la formule justifiant les comportements agressifs par un supposé déterminisme biologique.

« On ne naît pas homme viril, on le devient », répète l’historienne en détournant la fameuse phrase anti-essentialiste de Simone de Beauvoir sur la fabrication socioculturelle des femmes. Plusieurs chapitres sont donc consacrés à l’éducation des enfants mâles, à l’acculturation des petits hommes à la violence.

« Les hommes ne sont pas naturellement violents. La science a démontré qu’il n’y a rien de physiologique ou de biologique dans la virilité. Il y a des hommes pacifiques. Et les hommes sont responsables de leurs actes. D’ailleurs, quand on en juge un devant la loi, il est tenu d’assumer. »

Elle dit aussi que la misère s’avère un facteur beaucoup moins déterminant que le sexe en matière de violence. Elle ajoute qu’il ne faut pas non plus confondre la virilité avec le dépassement de soi, le désir de performance oul’ambition que les femmes peuvent aussi activer dans leurs vies. Dans les pays plus égalitaires que la France, dans les pays du Nord, où les femmes ont accès à plus de positions au sommet, ce sont tout de même toujours les hommes qui commettent la majorité des faits de délinquance et de criminalité, fait encore remarquer Mme Peytavin.

Cette démonstration anti-essentialiste faite, l’historienne en vient donc aux évaluations financières du « paradigme de la virilité ». Pour faire image, la couverture du livre montre un « Monsieur muscles » en Speedo surfant sur une planche décorée de révolvers devant une cité en feu. Ça ne se veut pas subtil : c’est juste terriblement gênant…

Les pages remplies d’équations aboutissent à un bien triste tableau des coûts annuels pour l’État et les personnes des dérives violentes. On y retrouve les dépenses de sécurité (9 milliards d’euros), de justice (7 milliards d’euros) et de santé (2,3 milliards) ; puis les frais liés aux homicides et aux tentatives d’homicide (2,4 milliards), les coups et violences (18 milliards), la violence conjugale (3,3 milliards), la maltraitance des enfants (8,4), etc. Le total global est donc de 95,2 milliards.

Ce qui donne donc une idée très minimale du montant que la France économiserait si les Français se comportaient comme des Françaises. Les prochains travaux de Mme Peytavin élargiront la démonstration en considérant d’autres sociétés.

Une révolution

Au-delà des chiffres, reste l’idée de critiquer l’acculturation des hommes aux valeurs viriles qui créent tant de malheurs, de souffrance physique et psychologique.

Elle souhaite donc une révolution par l’éducation. Après tout, la solution a fait ses preuves pour la moitié de l’humanité.

« Il faudrait élever les garçons comme les filles, dit-elle, revaloriser tout ce qui est dit féminin, y compris en leur permettant de jouer avec des poupons pour apprendre à s’occuper d’autrui et à développer des sentiments empathiques. D’ailleurs, les femmes, élevées de manière beaucoup plus pacifique et altruiste, beaucoup plus en adéquation avec la société de droit dans laquelle nous vivons, ne représentent qu’une faible portion des mises en cause en justice. »

Elle-même n’a pas d’enfant et n’en veut pas. « Je n’ai jamais ressenti le désir d’enfant. Ce n’est pas pour moi. Je suis très sensibilisée aux questions d’écologie et je pense qu’on est assez nombreux sur Terre. »

Ses réflexions portent aussi sur des mesures très concrètes et simples à modifier. Lucile Peytavin se demande par exemple quel est l’intérêt de campagnes de publicité sur la sécurité routière qui ne tiennent pas compte du fait que les hommes sont responsables de la grande majorité des accidents de la route (en passant, à durée de conduite égale).

Le livre a fait du bruit dans les médias et elle reçoit des messages critiques de certains hommes, notamment sur les médias sociaux. « Je prends le temps d’expliquer que je ne vise pas les hommes, dit Mme Peytavin. Je ne dis pas qu’ils sont violents par nature. Je vise l’éducation qu’on leur donne et je considère que les hommes doivent participer à cette reconstruction. »

 



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