Une troisième femme poursuit Gilbert Rozon au civil

Faute de pouvoir affronter Gilbert Rozon en groupe, une troisième membre des Courageuses intente une poursuite au civil. La metteuse en scène et comédienne Danie Frenette réclame 2,2 millions de dollars à l’ex-magnat de l’humour, qu’elle accuse de l’avoir violée en 1988 et d’avoir ensuite utilisé son emprise sur elle pour la harceler et l’agresser.

« À chaque fois qu’elle voit la face [de Gilbert Rozon], elle se sent comme si elle avait reçu un coup de poing dans le ventre », peut-on lire dans la requête déposée vendredi au palais de justice de Montréal.

Danie Frenette était une des membres des Courageuses, ce regroupement d’une vingtaine de femmes affirmant avoir été agressées par Gilbert Rozon entre 1982 et 2016. La force du nombre n’avait cependant pas réussi à ébranler les colonnes de la justice. La Cour suprême avait rejeté en novembre dernier leur requête d’appel, ce qui avait mis fin à leur démarche.

Elle était aussi parmi les 14 femmes qui ont porté plainte à la police dans la foulée du mouvement #MoiAussi en octobre 2017. Sa plainte a été rejetée par le Directeur des poursuites criminelles et pénales un an plus tard.

Mme Frenette emboîte ainsi le pas à la comédienne Patricia Tulasne, devenue le 15 avril la première femme à intenter individuellement une poursuite civile de 1,6 million, ainsi qu’à la réalisatrice Lyne Charlebois, qui réclame 1,7 million au fondateur de Juste pour rire.

Emprise

Pendant presque 30 ans, Mme Frenette a gardé le silence sur l’agression qu’elle dit avoir subie lorsqu’elle commençait sa carrière dans le milieu artistique. « Elle pensait que personne ne la croirait. [Gilbert Rozon] lui semblait intouchable : il avait la gloire, la richesse et des amis influents, alors qu’elle commençait dans le milieu et n’avait aucun moyen de se défendre », indique la requête.

Comme les deux autres femmes, elle raconte avoir trouvé le courage de mettre des mots sur son agression grâce au mouvement #MoiAussi.

Mme Frenette soutient avoir été violée par Gilbert Rozon lors d’une fête organisée chez lui en juillet 1988. À l’époque, elle était la coordonnatrice et directrice de la programmation de la première édition de Drôle de rue, présentée au Festival Juste pour rire.

Après une longue journée de travail, elle se serait présentée chez son patron dans l’intention de célébrer avec ses collègues et amis le succès de l’événement. « Avant même qu’elle ait pu boire un verre [M. Rozon] arrive derrière elle, sournoisement […], l’agrippe par le coude et l’entraîne hors du groupe en lui disant qu’il a quelque chose d’important à lui dire ou à lui montrer », peut-on lire dans la requête.

Puisqu’il faisait jour, que la cour était bondée et que l’épouse de M. Rozon était sur place, Mme Frenette ne s’est pas méfiée, explique-t-elle. « Jamais elle n’aurait pu imaginer ce qui allait se produire », indique le document.

M. Rozon l’aurait amené dans une section reculée de la cour où personne ne pouvait les voir. « Il s’arrête, lance sa veste par terre et couche [Mme Frenette] dessus », est-il mentionné.

Mme Frenette soutient avoir tenté de se démener. « Gilbert, arrête, qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi tu fais ça ? Arrête, arrête, non, arrête ! Non ! » lui aurait-elle dit alors qu’il l’a agressée sexuellement. Sous le choc, elle rapporte s’être sentie « comme une survivante de bombardement ».

Sa sœur, qui travaillait également pour le Festival Juste pour rire, l’aurait croisée quelques instants plus tard. « [Elle se souvient] avoir été secouée en voyant [Mme Frenette] figée, comme dans un état second », est-il écrit. Cette dernière ne se souvient d’ailleurs même pas avoir croisé sa sœur. Elle lui aurait pourtant dit : « Gilbert vient de me prendre dans le boisé ».

Ne voulant pas la brusquer, sa sœur ne lui a pas posé davantage de questions, espérant que l’agression se soit limitée « à des attouchements ». Elles ont quitté la résidence de M. Rozon ensemble sans saluer qui que ce soit et n’ont parlé des événements qu’en 2017.

Elle aurait récemment appris qu’une autre femme aurait aussi été agressée lors de cette même soirée, mais qu’elle aurait réussi à se débattre et à s’échapper.

Harcèlement

Mme Frenette aurait croisé à nouveau M. Rozon à la suite du viol dans le cadre de son travail. Après un souper d’employés dans un restaurant de la rue Saint-Denis, il lui aurait proposé de la raccompagner chez elle.

« Elle accepte, mais s’aperçoit rapidement qu’il ne prend pas une direction qui mène chez elle. Elle lui demande où il l’emmène et il lui répond qu’il l’emmène à une belle place », détaille la requête. « [M. Rozon] la conduit jusqu’à l’île Sainte-Hélène. [Mme Frenette] se souvient qu’ils s’assoient sur un banc et continuent de discuter du travail. C’est alors que, sans son consentement, le défendeur lui prend les seins. [Elle] continue de parler sans s’arrêter pour lui changer les idées, et [M. Rozon] ne va pas plus loin », est-il indiqué.

Mme Frenette soutient aussi avoir également été harcelée par M. Rozon à Paris, en France, lors d’un voyage d’affaires. La femme aurait séjourné chez une amie plutôt qu’à l’appartement payé par l’entreprise. Or, M. Rozon lui aurait téléphoné avec insistance pour qu’elle le rejoigne, ce qu’elle aurait refusé.

À son retour au Québec, à l’automne 1988, Mme Frenette dit avoir été réveillée en pleine nuit par un appel de son patron, qui possédait à l’époque un cellulaire. « C’est Gilbert. Je suis en bas, ouvre-moi », lui aurait-il dit.

« Encore endormie, elle lui déverrouille la porte du haut de l’escalier comme un automate, comme un robot. Elle est anesthésiée émotionnellement. [Il] monte. Tout en lui faisant des promesses de fréquentations futures, il lui saute dessus », est-il rapporté.

Mme Frenette explique s’être sentie incapable de refuser et « se laisse faire et lui fait même une caresse dans le dos ». Un geste que M. Rozon lui soulignera quelques semaines plus tard en mentionnant qu’il ne lui est « jamais arrivé qu’une femme lui fasse une caresse dans le dos comme ça ».

Carrière hypothéquée

Lorsqu’il aurait appris que Mme Frenette était en couple l’année suivante, M. Rozon l’aurait fait venir dans son bureau pour l’engueuler. « [Il] crie de manière à ce que tout le monde entende ses propos. Il hurle qu’il veut qu’elle soit sa maîtresse », est-il écrit. « Avec le recul, la demanderesse comprend qu’il s’agissait d’une mise en scène du défendeur pour faire croire à ceux qui l’entendraient crier qu’elle était sa maîtresse, ce qui n’avait aucun fondement. »

Son emploi serait devenu un « enfer total » lorsqu’elle annonce être enceinte. Elle aurait été congédiée en août 1990, juste avant de commencer son congé de maternité.

« Le viol, les agressions et l’emprise du défendeur sur elle ont eu de graves répercussions sur sa vie, lesquelles se poursuivent encore aujourd’hui, peut-on lire. Il lui arrive souvent de faire des cauchemars reliés au viol et aux autres agressions et de se réveiller en pleurant, phénomène qui s’est aggravé depuis qu’elle a dénoncé le défendeur en octobre 2017. »

Pour tous les torts subis, elle réclame 2,2 millions de dollars en dommages compensatoires et punitifs à M. Rozon, déplorant le fait qu’il nie les agissements allégués et qu’il n’exprime « aucun remords ».

M. Rozon a, de son côté, récemment intenté une poursuite en diffamation de 450 000 $ contre les animatrices Julie Snyder et Pénélope McQuade, qui sont toutes deux revenues, dans l’émission La semaine des 4 Julie, sur ce qu’elles ont vécu.

Le fondateur de Juste pour rire a été acquitté en décembre dernier au terme de son procès criminel pour viol. Le procès se penchait sur des événements survenus il y a 40 ans à Saint-Sauveur, dans les Laurentides.

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