À chaque métier son niveau de français

Le «seuil d’autonomie langagière» est le niveau 8 en français, soit le niveau visé pour faciliter une recherche d’emploi ou faire des études postsecondaires, selon le ministère de l’Emploi.
Photo: Jim Watson Agence France-Presse Le «seuil d’autonomie langagière» est le niveau 8 en français, soit le niveau visé pour faciliter une recherche d’emploi ou faire des études postsecondaires, selon le ministère de l’Emploi.

Le gouvernement Legault planche actuellement sur un guide permettant d’établir le niveau minimal de français requis pour exercer différents métiers et professions au Québec, a appris Le Devoir. Ce « référentiel » informera les travailleurs immigrants des compétences en français, à l’oral et à l’écrit, qu’ils devront acquérir pour pouvoir se trouver un emploi. Il servira aussi de référence « pour moduler, s’il y a lieu, les exigences langagières par métier ou profession pour l’immigration au Québec », indique le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) qui porte le projet.

Les travaux, auxquels collaborent diverses instances gouvernementales, dont le ministère de l’Emploi, du Travail et de la Solidarité sociale (MTESS), le ministère de l’Éducation et l’Office québécois de la langue française (OQLF), s’échelonneront jusqu’en 2024. Les premiers profils de compétence en français pourraient toutefois être connus dès 2022.

Il s’agit de ceux des métiers de la catégorie D de la Classification nationale des professions, soit des métiers manuels qui n’exigent aucune formation, comme cueilleur de fruits ou préposé à l’entretien.

Pour les profils des autres catégories d’emploi, les comités sectoriels de main-d’œuvre seront sollicités, confirme au Devoir le MTESS.

Baisser les exigences ?

Ce guide appelé Référentiel québécois de profils de compétence en français de métiers et professions permettra aussi « d’outiller les concepteurs et prestataires de cours de français en milieu de travail », explique Flore Bouchon, l’attachée de presse de la ministre de l’Immigration, Nadine Girault. Mais elle insiste : « Le Référentiel est conçu comme un outil d’information, et non de réglementation. »

Pour l’instant, il n’est donc pas question d’abaisser l’obligation d’obtenir le niveau 7 en français (sur 12 niveaux au total) pour pouvoir immigrer grâce au Programme de l’expérience québécoise (PEQ). Quant aux autres programmes permettant d’immigrer au Québec, il n’y a pas d’obligation de parler le français, mais plus le niveau d’un candidat est élevé, et plus il aura de points.

Pourtant, l’idée d’être moins sévère sur la connaissance du français pour attirer des travailleurs qui souhaiteraient immigrer au Québec est intéressante, croit Véronique Proulx, présidente-directrice générale de Manufacturiers et Exportateurs du Québec. « Je trouve intéressant cet exercice de dire que ce n’est peut-être pas nécessaire pour certains [travailleurs] d’avoir un niveau 7 en français pour fonctionner de façon sécuritaire et efficace au sein d’une entreprise », soutient-elle.

Pour elle, l’exigence de la langue française ne sert pas du tout le secteur manufacturier, aux prises avec une réelle pénurie de main-d’œuvre. « On comprend l’importance du français, mais ça devient un frein à la rétention des travailleurs », déplore-t-elle.

Les nombreux travailleurs d’Amérique latine et d’Asie qui sont recrutés par les entreprises en région détiennent des permis de travail temporaires pour deux-trois ans, permis qu’ils n’ont pas espoir de transformer en résidence permanente. Le niveau 7 est difficile à atteindre, constate Mme Proulx. « Et même s’ils faisaient de la francisation en continu, ils ne l’atteindraient peut-être pas. »

Une initiative « bienvenue »

Basée à Thetford Mines, l’avocate en immigration Krishna Gagné constate elle aussi que l’exigence de la langue semble en décourager plus d’un. « J’ai beaucoup de clients qui m’appellent actuellement pour me dire qu’ils veulent aller en Ontario parce qu’ils ne sont pas capables de se qualifier pour immigrer au Québec », dit-elle.

Celle qui compte plusieurs soudeurs, machinistes et ouvrier d’usine comme clients remarque qu’ils n’ont aucun problème à être recrutés par des entreprises du Québec même s’ils ne parlent pas bien le français. « Je n’ai jamais vu une entreprise qui me dit qu’elle ne va pas accepter un travailleur parce qu’il n’a pas le niveau 7 ou ne parle pas français. C’est le dernier critère qui est pris en compte. »

Un cadre permettant d’établir le niveau de français requis pour chaque métier et profession est une initiative qui serait « la bienvenue », ajoute-t-elle. Elle précise toutefois que les métiers des catégories C et D ne peuvent pas prétendre à un statut permanent en vertu du PEQ puisque sa nouvelle mouture les exclut. Ne reste plus que le long chemin du Programme régulier des travailleurs qualifiés, pour peu que les travailleurs soient très fortement recherchés.

« Mépris »

Pour la députée péquiste de Gaspé, Méganne Perry-Mélançon, associer des compétences en français à un métier fait montre d’un certain « mépris ». « C’est comme si atteindre l’autonomie en français était réservé à certains types de postes. C’est du nivellement par le bas, lance-t-elle. Pour moi, il n’est pas censé avoir de différence dans l’autonomie langagière. »

Le « seuil d’autonomie langagière » est le niveau 8 en français, soit le niveau visé pour faciliter une recherche d’emploi ou faire des études postsecondaires, selon le ministère de l’Emploi. En 2017, le rapport de la vérificatrice générale avait démontré que très peu de gens réussissaient à atteindre ce niveau. Moins de 10 % des immigrants inscrits en francisation en 2015 avaient atteint le niveau 8 à l’oral et à l’écrit deux ans plus tard.

Le Devoir a voulu savoir si le taux de réussite du niveau 8 s’était amélioré depuis. Après deux mois de tergiversations, l’actuel ministère de l’Immigration ne lui a finalement pas fourni les données permettant le même calcul que la vérificatrice générale. L’attachée de presse de la ministre Girault a expliqué que les programmes utilisés par cette dernière sont « différents » et rendent « impossible » la comparaison des données.

« C’est important d’avoir un critère d’amélioration de la question du français », croit Mme Perry-Mélançon, qui a aussi demandé à maintes reprises le taux de réussite. Elle accuse même la ministre Girault d’avoir menti lors de l’étude des crédits il y a trois semaines, car les statistiques fournies étaient celles du taux de persévérance, et non de réussite.

« Les immigrants peuvent se rendre au bout du processus [de francisation], mais ça ne veut pas dire qu’ils réussissent leur examen et qu’ils ont un niveau suffisant pour fonctionner. C’est ça et rien de moins qu’on veut pour que nos nouveaux arrivants puissent bien s’intégrer. »

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