«C’est une Indienne, c’est pas grave»

Photo: Paul Chiasson Archives La Presse canadienne

« Enfin, on va avoir la paix, elle est morte. » Ces mots, ce sont ceux qu’a entendus Josiane Ulrich alors qu’elle se trouvait au chevet de sa fille, le jour du décès de Joyce Echaquan.

La témoin devait être entendue mardi au palais de justice de Trois-Rivières dans le cadre de l’enquête de la coroner sur le décès de Joyce Echaquan. À la suite d’un empêchement de dernière minute, il a été convenu de diffuser dans la salle de cours l’enregistrement de son témoignage devant l’enquêteur de la Sûreté du Québec le 14 janvier dernier.

La dame s’était rendue à l’hôpital de Joliette avec sa fille, victime d’un accident, dans la nuit du 27 au 28 septembre. Joyce Echaquan était tout près. Elle ne la voyait pas, mais entendait les échanges. « Souvent, on entendait : “C’est encore la Joyce qui sonne.” »

Elle dit avoir entendu plusieurs commentaires de ce genre pendant son séjour. « Ça aime mieux se faire fourrer pis faire des enfants pis se plaindre. Pis c’est nous autres qui paye pour ça », a-t-elle entendu, venant du personnel soignant qu’elle n’était pas en mesure d’identifier.

« Ils s’en foutaient [de Mme Echaquan, qui sonnait pour avoir des antidouleurs]. Ils disaient : “C’est une Indienne, c’est pas grave, elle sonne pour rien.” Ce sont des propos que j’ai entendus pas mal tout le long que j’étais à l’hôpital avec ma fille. »

Un peu plus tard, elle a vu la civière de Mme Echaquan passer. « Elle était décédée. Elle avait un sac de vidanges noir sur la tête. Ma fille a crié : “Maman ! C’est quoi ?” Ma fille était traumatisée. Elle a passé deux jours sans dormir parce qu’elle avait peur qu’il ne lui arrive la même affaire. »

Par la suite, elle raconte avoir entendu un membre du personnel dire « Enfin, on va avoir la paix, elle est morte. » Sa fille est devenue « blanche comme un drap » en entendant ces propos.

Elle affirme avoir demandé à une préposée pourquoi ils n’ont pas mis un drap pour couvrir le corps, ce à quoi on lui aurait répondu qu’un rideau aurait dû les empêcher de voir la dépouille.

Selon Mme Ulrich, ce n’est pas la première fois que des personnes d’origine autochtone font les frais de commentaires désobligeants. « C’est méchant, mais ça arrive souvent avec les Indiens. On voyait le personnel [tenir de tels propos] contre les Indiens et les Noirs. Soit on est bête, soit on les revire de bord sans répondre à leurs questions ou on ne leur répond pas […] On voit ça souvent à Joliette. »

La coroner a également reçu mardi le témoignage d’Annie Desrochers, la voisine de civière de Mme Echaquan, qui a lu avec peine la lettre qu’elle a rédigée après avoir appris son décès. Celle-ci a également rapporté avoir entendu plusieurs propos désobligeants de la part du personnel, comme cela a été dévoilé par Le Devoir récemment. Elle affirmait notamment qu’une infirmière aurait dit : « Tu sais ben, elle s’est jetée par terre », après que Mme Echaquan est tombée de sa civière. Elle a également entendu une infirmière dire : « Si tu continues, on va te shooter pis tu vas dormir ben comme du monde. » Les infirmières et les préposés entendus la semaine dernière ont tous nié avoir tenu de tels propos.

Mme Desrochers dit avoir été « traumatisée » par l’attitude du personnel soignant, affirmant que c’est une « journée qui hantera [son] cœur à tout jamais. »

Une patiente « coucou »

Mardi, en avant-midi, une collègue de l’infirmière congédiée à la suite de la publication de la vidéo de Joyce Echaquan a témoigné que cette dernière n’en était pas à son premier commentaire raciste. Au point où elle a affirmé ne « pas avoir été surprise » d’entendre les propos de l’infirmière dans la vidéo.

Cette collègue, dont l’identité est protégée par une ordonnance de non-publication, a raconté avoir été « perturbée » par un commentaire raciste lâché il y a quelques années par cette personne.

Les deux femmes étaient au triage lorsqu’un enfant syrien est arrivé à l’urgence. « J’ai passé beaucoup de temps avec cette famille, qui ne parlait qu’arabe », a raconté la dame, qui raconte avoir dû téléphoner à une interprète. « Quand j’ai terminé, 30 minutes plus tard, elle [l’infirmière que l’on entend sur la vidéo de Joyce Echaquan] m’a dit : “T’as pris beaucoup trop de temps avec eux autres, ils viennent même pas d’ici. À cause de toi, j’ai été pognée toute seule.” »

La collègue infirmière a raconté être allée voir sa cheffe de service pour lui rapporter l’incident et que celle-ci lui aurait dit qu’elle allait s’en occuper.

Elle a également rapporté que lorsqu’on a transféré Joyce Echaquan en salle de réanimation, où elle travaillait ce jour-là, un membre du personnel lui aurait dit qu’on lui amenait une « patiente coucou ». À la suite de ce commentaire, elle s’attendait à voir une personne agitée, a-t-elle confié mardi.

Il s’agit de la première collègue à raconter un incident précis en lien avec l’infirmière congédiée, qui a elle-même témoigné la semaine dernière. Celle-ci y avait présenté ses excuses, faisant valoir que c’était un événement isolé.

Questionnée sur le fait de savoir s’il y avait une « omerta » à l’hôpital de Joliette, mardi, la collègue infirmière a répondu être « assez surprise » de voir que personne d’autre n’a rapporté de tels incidents. « Je ne peux pas être la seule à avoir entendu des choses comme ça, a-t-elle affirmé. Donc j’imagine qu’il y a une omerta ou quelque chose comme ça qui fait que les gens n’en parlent pas. Je suis surprise que personne n’en parle. Ça me déçoit. »

Une agente de liaison mal aimée

En après-midi, la coroner a entendu le témoignage de Barbara Flamand, qui agissait à titre d’agente de liaison pour la communauté atikamekw à l’hôpital de Joliette. Comme elle l’a déjà raconté au Devoir, celle-ci a expliqué qu’elle ne se sentait pas la « bienvenue » à l’hôpital. Elle a, depuis, démissionné parce qu’elle se sentait « inutile » en raison du peu de collaboration du personnel de l’hôpital.

[...] j’ai en tout temps, depuis le premier jour, respecté mon important devoir d’indépendance et d’impartialité

Le jour de la mort de Joyce Echaquan, elle a reçu un appel de la mère de la patiente qui était en panique après avoir vu la vidéo. Elle a dû se « faufiler » par une autre porte pour tenter en vain d’obtenir des informations sur l’état de la patiente, car on lui refusait l’accès. C’est finalement la Dre Than, que la coroner a entendue la semaine dernière, qui lui a expliqué que Joyce Echaquan était décédée. Selon Mme Flamand, la médecin avait alors « une attitude comme si tout était correct. » Elle a donc eu un choc violent en entendant qu’elle était décédée. « Mon cœur est brisé depuis », a-t-elle témoigné.

La coroner se défend

La coroner Géhane Kamel, qui préside les audiences, s’est montrée beaucoup plus discrète que les jours précédents. Vendredi, on lui reprochait dans un article paru dans La Presse de manquer à son devoir de réserve en mettant en doute la sincérité des témoins.

À la reprise des audiences, mardi, la coroner a tenu à revenir sur ces critiques. « Bien que certains de mes commentaires aient pu donner l’apparence d’une certaine partialité de ma part, j’affirme que j’ai en tout temps, depuis le premier jour, respecté mon important devoir d’indépendance et d’impartialité en tant que coroner. Et je peux vous assurer qu’il en sera ainsi jusqu’à la toute fin du processus. »

Elle a rappelé qu’une enquête publique « n’est pas une détermination judiciaire de responsabilité criminelle ni civile » et que son but est la « recherche de vérité » pour éclaircir la mort de Mme Echaquan. « Les réponses évasives ou opaques nuisent à cette quête de vérité », a-t-elle plaidé.

Me Conrad Lord, l’avocat de l’infirmière qui a été congédiée à la suite de la diffusion de la vidéo de Joyce Echaquan, a laissé entendre que la coroner devrait se récuser. « Ne craignez-vous pas que […] la crédibilité de votre rapport soit entachée par [..] les faits et gestes qui vous sont reprochés ? », a-t-il demandé à Géhane Kamel.

« Vous ne m’avez pas entendue me récuser ce matin, a-t-elle répondu. Si, au bout de ça, les gens ont l’impression que j’ai fait preuve de partialité, ils m’attaqueront sur mon rapport. »

 

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