George Floyd, l’icône d’une indignation

Sur les murs de plusieurs villes américaines, le visage de George Floyd s’est multiplié dans la foulée du drame, devenant le symbole d’une indignation populaire face à une discrimination toujours flagrante aux États-Unis. Ici, une murale située non loin du lieu où M. Floyd a été tué, en mai 2020.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Sur les murs de plusieurs villes américaines, le visage de George Floyd s’est multiplié dans la foulée du drame, devenant le symbole d’une indignation populaire face à une discrimination toujours flagrante aux États-Unis. Ici, une murale située non loin du lieu où M. Floyd a été tué, en mai 2020.

Cela va se passer cette semaine à Châteauguay, quelque part sur le boulevard Industriel. Pour souligner le premier anniversaire, mardi, du meurtre de George Floyd, étouffé par un policier blanc, en plein après-midi, à Minneapolis, l’artiste de rue Patrick Bachand a décidé de créer une murale commémorative dans le cadre du projet Le géant du conteneur sur lequel il travaille actuellement.

« Comme artistes, nous avons le devoir de continuer à vivre et à faire vivre cet événement, résume le jeune graphiste connu sous le nom de Patman et qui, en juin dernier, a contribué avec les artistes Tasia Valliant et Jenna Schwartz à faire apparaître le visage de la victime sur un mur consacré à l’art de rue dans le quartier Pointe-Saint-Charles, à Montréal. L’injustice ne s’est pas arrêtée avec la mort de George Floyd. Elle est toujours bien présente aujourd’hui, et elle se doit encore d’être dénoncée. »

Un an après l’abus de pouvoir létal du policier Derek Chauvin, condamné il y a quelques semaines pour le meurtre de George Floyd, le souvenir de la tragédie reste encore très vif dans la communauté artistique, ici comme ailleurs, où l’Afro-Américain de 46 ans, en trouvant la mort, a fait naître un univers créatif sans précédent.

Sur les murs de plusieurs villes américaines, son visage s’est multiplié dans la foulée du drame, devenant le symbole d’une indignation populaire face à une discrimination toujours flagrante aux États-Unis. La vague s’est répandue un peu partout sur la planète portant le message d’une fatigue collective face à la violence gratuite et aux abus fondés sur la couleur, la race et la différence. George Floyd, lui, s’est imposé non pas comme une victime de plus de ce racisme systémique, mais plutôt comme la figure incontournable d’une revendication plus large.

« Nous avons assisté et assistons toujours à une effusion d’émotion, qui va de la sympathie pour la victime à l’indignation, et qui dépasse désormais l’image individuelle de George Floyd, résume l’universitaire G. James Daichendt, spécialiste de l’art à la Point Loma Nazarene University, en Californie, où Le Devoir l’a joint. Symboliquement, il est devenu le visage de toutes les victimes d’abus. Ce qui est représenté par lui, ce sont surtout les clivages culturels et sociaux. Sa mort les a mis en lumière, éclairant au passage l’urgence d’y répondre par des solutions. »

Un traumatisme mobilisateur

Le caractère évident du meurtre, du mauvais traitement, de l’usage démesuré de la force, dans un cadre arbitraire et dénué de compassion, a certainement contribué à la chose, rappelle en entrevue le professeur de journalisme Benjamin Burroughs, qui enseigne à la University of Nevada de Las Vegas. « La mort en direct de George Floyd, filmée et diffusée à travers le monde, a alimenté un vaste mouvement de revendication politique et sociale par le biais de ce que j’appelle le “streaming civique”. Il était normal que le courant artistique s’en empare également pour matérialiser le souvenir et surtout le traumatisme qui venait avec. »

La trame narrative avait tout pour devenir forte. À un point tel qu’elle a fini par transformer en icône le visage du martyr Floyd, qui, en perdant la vie sous le genou d’une force policière insensible, a redonné de la vigueur au mouvement de revendication des droits civiques Black Lives Matter, déjà en cours aux États-Unis dans la foulée d’autres bavures perpétrées par des corps policiers du pays.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’artiste de rue Patrick Bachand dans son atelier du quartier Pointe-Saint-Charles, à Montréal

L’injustice s’est également figée dans l’expression « Je ne peux pas respirer », lâchée 27 fois par George Floyd durant les quatre premières minutes de son arrestation musclée et qui, en se retrouvant sur des centaines de murales dans le monde, s’est même détachée de son origine, sous le poids des images odieuses diffusées.

Le mouvement Black Lives Matter l’avait faite sienne à partir de 2014, après le meurtre d’Eric Garner. Cet Afro-Américain sans arme a été tué par la police de New York dans des conditions presque similaires à celle de George Floyd. Comme le père de famille de Minneapolis, il avait appelé à la clémence des policiers et revendiqué le droit de pouvoir respirer en prononçant plusieurs fois, lui aussi : « I can’t breathe ! ».

Commémorer pour vaincre

Respirer ensemble. C’est d’ailleurs ce que revendiquait, en juin dernier, l’artiste de rue Sara Fohrenkamm, Américaine blanche, rencontrée par Le Devoir à Minneapolis alors qu’elle était en train de mettre le nom de la victime en peinture, sur un mur de l’avenue Minnehaha, au coin de Lake East Street, épicentre d’une violence inouïe qui, une semaine plus tôt, s’était emparée de la métropole du Minnesota, traumatisée par le drame. « Nous ne pouvons plus vivre divisés comme nous le faisons depuis si longtemps », avait-elle simplement dit, posant ainsi le premier jalon d’un message qui a fini par perdurer.

« L’image du meurtre de George Floyd fait partie désormais d’une sorte de réplication culturelle mémétique qui s’est étendue, au-delà d’Internet, dans la vie quotidienne, l’art de la rue et la culture populaire, souligne Benjamin Burroughs. C’est une affirmation qui appelle à se souvenir, pour ne pas recommencer, à commémorer, mais aussi à porter le propre témoignage personnel des personnes victimes d’abus et de discrimination. C’est devenu le récit, par l’image, de la résistance. »

Une résistance que Patrick Bachand veut continuer à inscrire sur les murs de la ville ou sur les conteneurs que l’on met à sa disposition pour s’exprimer. Comme un geste cathartique toujours nécessaire pour absorber la violence du choc. « Le jour de la mort de George Floyd, l’humanité tout entière est restée interdite devant la brutalité des êtres humains, dit-il. Il y a un changement d’attitude qui s’est opéré dans l’opinion publique. La tragédie a donné confiance aux gens pour dénoncer ces abus. Et c’est aussi pour cela qu’il ne faut pas arrêter de s’en souvenir. »

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