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L'histoire en vacances - Vaudreuil: vacances au pays de l'enfance

Académie d'histoire fondée en 1935, la Société des Dix regroupe dix chercheurs voués à la connaissance du Québec et de l'Amérique française. Leurs spécialités vont de l'archéologie à la littérature, en passant par la politique, la sociologie, l'ethnologie et la musique. Fraternisant lors de repas de l'amitié et s'entraidant dans leurs travaux, ils publient depuis 1936 Les Cahiers des Dix. On peut s'abonner en s'adressant aux Éditions La Liberté à Québec: http://www.librairielaliberté.com/. Le site des Dix: http://www.unites.uqam.ca/

Dix/.

Le rang des Chenaux, sur la baie de Vaudreuil, avait fixé une fois pour toutes les conditions de son bonheur physique et psychologique. Autour de lui, une certaine combinaison de la nature végétale et animale, de la terre et de l'eau lui était nécessaire. Il lui fallait aussi l'ample respiration du lac des Deux-Montagnes, qui avait accompagné le bruissement familier de son enfance. Et encore cette lumière qui avait tout harmonisé.

À l'orée de la soixantaine, le besoin se manifestait de vivre ses vacances de 1937 — et toutes celles que le destin lui réserverait — là même où, petit paysan, il s'était imprégné des chants, des couleurs, des parfums, des souffles qui n'avaient cessé de flotter dans son coeur.

Pendant deux décennies, chaque été, il avait fait une cure de solitude sur les bords du grand lac Archambault, à Saint-Donat-de-Montcalm, dans un «camp» qu'il avait baptisé l'Abitation, en souvenir de Champlain. La puissante nature des Laurentides l'avait subjugué. À chaque séjour, elle s'était emparée de lui et l'avait installé dans la paix profonde que sa constitution surmenée exigeait.

Puis, des considérations pratiques, dont la distance et, surtout, l'exigence intérieure d'un retour à sa petite patrie, le poussèrent vers la baie des Ormes, une anse en face de l'île Cadieux. À la sérénité impérieuse du plateau laurentien succédait la douceur prenante du rapatriement au pays de l'enfance.

Il n'y allait pas pour cultiver une nostalgie débilitante, mais au contraire pour apprendre l'art de bien vieillir. Aux portes de Montréal, cette parcelle nord de la terre paternelle, qui n'était pas d'un seul tenant, lui enseignerait comment protéger de la sécheresse son coeur et son esprit, comment rafraîchir ses forces physiques. Du mois de mars au mois de novembre, autant de fois qu'il y consentirait, elle le tirerait de la grande ville, prison surpeuplée et bruyante qui lui pesait de plus en plus. Il était prêt à réentendre la double voix de la sagesse paysanne: l'une portée par le temps, l'autre modulée par cette nature dont il retrouvait avec délices la familiarité.

Au fond, tout tenait en une formule: la contemplation active. Il y resterait fidèle jusqu'à la fin.

C'est d'abord par le travail que le paysan découvre et apprivoise la nature. «Petit horticulteur, cultivant un petit jardin de loisir», selon son expression, il plante, sème, sarcle, coupe, entaille, récolte. Il s'extasie devant ses fleurs, ses rosiers, ses pivoines, ses hortensias, qu'il appelle «hydrangées», ses amarantes, qu'il nomme «crêtes-de-coq», de «superbes fleurs pour un jardin royal», précise-t-il: «Jamais Salomon, dans toute sa gloire, ne s'est vêtu d'un velours pareil».

Sa récolte de légumes le réjouit: il est fier de ses trois douzaines de chopines de haricots et de ses cinquante pintes de jus de tomate, de ses carottes, salsifis, poireaux, oignons, betteraves et bettes à carde. Il produit un peu de sirop d'érable. À l'automne, il ratisse et brûle les feuilles mortes.

Ces travaux fournissent à son corps l'exercice et à son esprit le délassement entre deux séances de travail intellectuel. Car, en vacances, il lit, il écrit, il prépare des conférences, il annote des documents, il accueille quelques visiteurs: Paul Gouin, René Chaloult, Maxime Raymond, André Laurendeau, Michel Chartrand, Jean-Marie Gauvreau ou même, une fois, Pierre Elliott Trudeau.

Le contemplatif

Tout vrai paysan se double d'un contemplatif. De tous ses sens, le «petit horticulteur» jouit de la nature et en observe, ravi, toutes les nuances. Les érables, les ormes, les bouleaux, les lilas ne sont pas que du bois vivant et des panaches verts, ils ont scellé une alliance avec le peuple des oiseaux, mariage du végétal et de l'animal qui l'enchante. Chaque année, il guette le retour de Vie-Vie, le moucherolle qui construit son nid au-dessus de la porte de la véranda avant et dont les notes aiguës réchauffent l'air pur du printemps. Dans l'étang, les petites grenouilles célèbrent leur délivrance, à s'en étourdir, par une chanson si simple et si belle à qui sait écouter. Même le tintement des gouttes de sève d'érable au fond du seau possède sa poésie et son charme.

L'été, au coucher du soleil surtout, tous les oiseaux, merles, grives, loriots, étourneaux, donnent dans le bois un «concert à trente parties». L'automne, qui dore magnifiquement les érables, a ses austérités, sans doute, mais il y joint toujours des serments de résurrection, qui lui attirent l'indulgence.

La germination, voilà ce qui émeut surtout le mystique de la nature. «Oh! le mystère des germinations latentes!», recueillies, pour mieux éclater en germinations vertes et pleines de sève, profuses, la vie même! La genèse et le vivant étaient ses seules vraies passions. Il communiait à l'allégresse de ce qui naît et renaît.

La baie, le lac lui apparaissent certains jours dans une splendeur de commencement du monde. Parfois, une buée monte, rend les rives floues; la baie semble «faite de lumière»; l'eau calme, à peine irisée, se fond dans un air léger qui berce une joie pénétrante.

L'onde offre aussi ses festins. On pêche à la ligne dormante ou traînante, mais pas toujours. En mai, le passage de l'alose invite à épauler sa carabine. On se régale d'une prise de dix kilos, frite et farcie. Le brochet batifole dans la baissière, une dépression du champ où l'eau s'attarde au printemps. Ici encore, des coups de carabine annoncent du bon poisson au menu.

D'autres plaisirs attendent le vacancier des Chenaux. Certains sont tellement liés à l'enfance que d'un bond ils vous transportent dans le temps. Telle la joie — une joie permise aux seuls enfants — de creuser des rigoles pour que l'eau s'écoule plus vite et d'admirer le petit ruisseau créé de ses mains, qui court vers la baie en emportant sa ritournelle.

Ce sont, d'autres jours, les pique-niques de famille, où petits et grands renouent avec la chaleur du clan et s'amusent, sous la direction du propriétaire, maître de jeux improvisé, juché sur une caisse, un coffre ou une table.

Plus que tout, c'est la solitude qu'il savourait, le recueillement qui vous hausse parfois avec une telle aisance de la nature à la surnature. C'est à la baie des Ormes qu'il a goûté l'une des rares oeuvres de la littérature spirituelle qui l'aient comblé, Jésus en son temps, de Daniel-Rops.

L'invasion

Mais les pays de l'enfance sont fragiles. Jusqu'aux années 1950, la ruralité tient bon dans la péninsule de Vaudreuil-Soulanges. Puis c'est l'invasion.

L'agglomération de Montréal déborde; les banlieusards et les plaisanciers bousculent les us et coutumes; en 1962, la construction du pont de l'île aux Tourtes et de l'autoroute 40, qui balafre le paysage à moins d'un kilomètre de sa maison de campagne, marque l'inauguration assourdissante d'une ère inédite. La vieille route 17, un peu paresseuse, bascule dans le passé; pis encore, le pays de l'enfance menace de sombrer.

Les promoteurs, autant dire les conquérants, affublent une partie de l'ancien domaine familial, désormais loti et bâti, du nom de Wildwood on Lake, dont l'orgueilleuse sonorité proclame une nouvelle servitude. Son «petit Éden en fleurs» résiste, mais pour combien de temps?

Le domaine munificent portait un nom très «vieux-canadien», fleurant bon un art de vivre disparu: les Rapaillages. Le seigneur du lieu signait Lionel Groulx. Il mourut au pays de l'enfance. Un verset d'Isaïe remonte à la mémoire: «Vos membres, comme l'herbe nouvelle, seront rajeunis» (66, 14). Dommage qu'il ne figure pas sur sa stèle au cimetière Saint-Michel.

Membre de la Société des Dix