Soixante ans après - L'insurrection de Varsovie commémorée

Varsovie — Enfin, soixante ans après, les Polonais ont commémoré solennellement et dans le plus grand recueillement la tragédie de l'insurrection de Varsovie.

Dirigée militairement contre les Allemands et politiquement contre les Soviétiques, elle s'est soldée par 200 000 morts polonais et une destruction quasi totale de la ville sur ordre d'Hitler. De hauts dirigeants occidentaux, dont pour la première fois un chancelier allemand, ont assisté aux cérémonies. Gerhard Schroeder a salué le rôle de ce soulèvement dans la fin du nazisme et a condamné les revendications d'expulsés allemands des territoires polonais: «Précisément aujourd'hui, dans une Europe libre à laquelle appartiennent la Pologne et l'Allemagne en tant que partenaires égaux, l'Histoire ne doit pas être réécrite ou mal interprétée».

Beaucoup d'anciens combattants de l'insurrection étaient là pour ces cérémonies, comme Zbigniew Sledziewski, venu de Paris avec sa fille et sa petite-fille. «Ces cérémonies et ces souvenirs sont toujours trop douloureux, je ne peux toujours pas en parler sans que ma voix se brise. L'insurrection fut un drame inimaginable». Les combattants de l'AK (Armée intérieure), la résistance non communiste maître d'oeuvre de l'insurrection, avaient été persécutés par le régime installé par Moscou après la guerre, et ceux qui avaient émigré en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou en Australie n'ont longtemps pas pu revenir dans leur pays.

L'insurrection éclata le 1er août 1944 à l'initiative de l'Armée de l'intérieur (AK), au moment où l'armée soviétique se trouvait déjà à quelques kilomètres de la capitale polonaise. La résistance intérieure voulait d'autant plus libérer elle-même la capitale que les Polonais n'avaient pas oublié le dépeçage de leur pays en 1939 par Hitler et Staline. Le chef du Kremlin, bien décidé à assurer son contrôle total sur la Pologne, arrêta ses troupes sur la Vistule, laissant les nazis écraser l'insurrection et éliminer une résistance non communiste et antisoviétique. L'Armée rouge n'entra finalement que six mois plus tard, le 17 janvier 1945, dans une ville réduite à un tas de décombres.

«On avait tellement besoin d'aide, d'armes, de munitions. Les soldats devaient se passer les fusils, il y a avait une seule mitrailleuse pour tout un bataillon», se souvient Hanna Bakowska, 80 ans, ancienne infirmière de l'insurrection venue de Plock. L'aide n'est jamais venue.

L'«erreur» de Yalta

Les alliés américains et britanniques ont envoyé quelque avions avec des armes et des munitions. Ils décollaient d'Italie, mais la distance était trop grande. Le ministre polonais des Affaires étrangères, Wlodzileirz Cimoszewicz, n'a d'ailleurs pas manqué de remercier les États-Unis pour le courage de ses pilotes, à l'issue d'un entretien avec Colin Powell, venu à Varsovie pour les commémorations, tout en lui rappelant «l'erreur» qu'a représentée le partage de l'Europe à Yalta lorsque les Alliés «ont décidé de l'avenir de pays indépendants et souverains qui combattaient avec leur sang pour leur liberté». Il a souligné que les Anglo-Américains auraient pu faire davantage et obtenir de Staline un droit d'atterrissage pour les territoires contrôlés par l'Armée rouge.

Pour Norman Davies, historien britannique et l'un des meilleurs spécialistes de l'histoire de la Pologne, «l'insurrection avait toutes les chances de réussir, mais seulement avec l'aide des Alliés, qui avaient suffisamment de temps pour réagir. La résistance polonaise était bien organisée et excellente dans les combats. Les insurgés, qui, pour la plupart, étaient des jeunes, ont infligé de lourdes pertes aux Allemands, alors que ceux-ci étaient dotés de forces aériennes, d'artillerie lourde, de chars», insiste l'historien. Après la capitulation, les insurgés ont été envoyés dans des camps en Allemagne et le reste de la population civile a dû quitter la ville avant que ses maisons ne soient brûlées une à une.

«Anciens combattants, l'Histoire vous rend justice aujourd'hui. La Pologne est dans l'Union européenne et il serait bon que l'Europe s'en souvienne elle aussi», a déclaré le premier ministre, Marek Belka, devant quelque 10 000 personnes, anciens combattants et leurs familles venus samedi à l'inauguration d'un musée qui retracera la vie dans Varsovie avant et pendant l'insurrection. Scènes d'exécutions de la population civile, combats de rue, barricades, une partie de l'exposition parle du ghetto juif de Varsovie et raconte son insurrection en 1943, impitoyablement écrasée par les nazis sans que la résistance ne puisse ou ne veuille faire grand-chose.

Sur un long mur longeant le musée, les noms des insurgés morts au combat en 1944 ont été gravés. Barbara Wagner a fini par retrouver celui de son frère aîné, «Norbert», son nom de guerre, tué à 19 ans pendant qu'il défendait l'université. «Moi, j'ai survécu, mais je n'oublierai jamais le dernier jour avant l'évacuation de la vieille ville. J'étais infirmière et nous avions deux blessés à transporter et un seul brancard. Il a fallu choisir, l'autre a dû être exécuté par les Allemands», témoigne la femme. La nièce d'un autre insurgé, mort en exil aux États-Unis, est venue lui rendre hommage.Hier, avec tous les Varsoviens, les anciens se sont arrêtés à 17 heures, l'heure à laquelle éclata l'insurrection, quand les sirènes retentirent pendant une minute sur toute la ville.