La coroner Géhane Kamel manque à son devoir de réserve, selon un ex-coroner

La coroner Géhane Kamel
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La coroner Géhane Kamel

La coroner Géhane Kamel, qui préside l’enquête publique sur le décès de Joyce Echaquan, gagnerait à démontrer plus d’objectivité pour donner davantage de crédibilité à ses éventuelles conclusions, selon un coroner retraité comptant 25 ans d’expérience.

« Un coroner doit rester neutre et objectif face à tous les témoins, être empathique. Il arrive que des témoins tentent de lui faire avaler des couleuvres. Mais à ce moment-là, il doit se garder une réserve, en ayant toujours en tête qu’il va entendre une preuve contradictoire », soutient Denis Boudrias, qui a exercé le rôle de coroner de 1979 à 2004.

Une vingtaine d’infirmières, de médecins et de préposées aux bénéficiaires de l’hôpital de Joliette ont été entendus cette semaine au palais de justice de Trois-Rivières dans le cadre de l’enquête publique. À plusieurs reprises, la coroner Kamel, exaspérée, a exprimé des doutes quant à la sincérité de témoins.

« Les gens cette semaine ont le “jurage” très large », a-t-elle déclaré jeudi, après qu’une infirmière eut raconté une histoire qui, selon la coroner, ne « tient pas debout ». « Ce qu’on entend dans cette vidéo, c’est tout sauf de la bienveillance. N’essayez pas de me convaincre, je ne vous crois pas », a-t-elle lancé à une autre soignante, mercredi.

« Quand on dit à un témoin “je ne vous crois pas”, à mon sens, c’est un signe d’hostilité. Et c’est certainement un devoir de réserve qui n’est pas rempli », a observé André Rochon, un ancien juge de la cour d’appel, cité vendredi dans une chronique de La Presse.

Le coroner retraité Denis Boudrias se dit « entièrement d’accord » avec son confrère, M. Rochon. D’après les comptes rendus des audiences publiés dans les journaux, Me Boudrias estime que la coroner Kamel n’a pas manifesté « toute la sérénité » nécessaire en de telles circonstances.

« C’est-à-dire : rester objectif face à tous les témoins, sans se peinturer dans le coin, sans émettre de commentaires comme si sa décision était déjà prise, et son rapport, déjà écrit », explique-t-il. Selon lui, un coroner peut dire à un témoin qu’il ne le croit pas, mais « la façon dont c’est fait » importe.

Vendredi en fin d’après-midi, la coroner en chef du Québec, Pascale Descary, a réitéré sa « pleine confiance » envers la coroner Kamel. Cette dernière fera mardi matin, à la reprise des travaux, une « mise au point » quant aux récentes réactions sur son travail, a-t-on brièvement expliqué dans un communiqué.

Franc-parler et empathie

Les coroners qui président des enquêtes publiques ne cherchent pas à « trouver des coupables », comme le rappelle souvent Me Kamel. Il s’agit plutôt d’établir les causes et circonstances d’un décès et, potentiellement, de formuler des recommandations.

En pratique, le travail d’un coroner enquêteur se rapproche de celui d’un juge. Il écoute, analyse, et demande des éclaircissements au besoin. C’est toutefois un procureur du Bureau du coroner qui pose la majorité des questions. Pousser les témoins, « c’est son travail à lui », explique Me Boudrias.

Depuis le début de l’enquête, la coroner Kamel a fait preuve de beaucoup d’empathie et de franc-parler. Avant d’être avocate, cette « jeune coroner » — en poste depuis 2017 — a été éducatrice spécialisée en centre jeunesse pendant 17 ans.

Le cabinet de la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, n’a pas souhaité s’exprimer au sujet de Me Kamel. L’attachée de presse Amélie Paquet a rappelé « l’indépendance du Bureau du coroner ». Le Barreau du Québec a également refusé de commenter le travail de la coroner.

Avec Marie-Michèle Sioui et Jessica Nadeau

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